Dans la même rubrique
- La plateforme
- Le retour de Jean-Claude Duvalier
- Trois ans et toutes mes dents
- On a un problème avec les Blancs ?
- Le SdeuxEUR
- Le Grand Chef au Môle Saint Nicolas
- Cartago
- Des réflexes et des réminiscences
etc.

Autres piges de
Le Grand Chef

- Martin Parr
- Un week end à Papaye
- Blanchette
- Tonnerre
- Ingres et Photoshop
- Faune locale
- Invasion cultivée
- Les cercles de la Luciocratie
etc.


O
ù kon est ?
> Rubrix > Bagne

Le flamingo
C’est une histoire vraie qu’on m’a contée et dont on m’a même montré les photos alors je vous la raconte
Par Le Grand Chef , le jeudi 7 février 2008.

RueTurgeau, un homme sans foi dans l’âme animale détenait un flamand rose. Il n’en faisait qu’un usage ludique et pernicieux, car chaque fois que la bête chancelait sur ses deux longues pattes élégantes, la foule alentour s’écroulait de rire. Le rire de nos congénères nous conférant prestige, il ne cherchait point à s’en séparer.

Passe un 4x4 à deux passagères. La conductrice entraperçoit la scène sur le trottoir et descend promptement en se garant sans doute de travers sur le trottoir bancal. Comprenant que le flamand rose est à l’article de la mort et que nul parmi les badauds moqueurs n’a l’intention de s’en inquiéter, elle réclame haut et fort le droit d’embarquer le volatile. Son propriétaire sans droit ni titre refuse catégoriquement. Le flamand chancèle toujours sans comprendre rien. La conductrice inquiète de son sort insiste et vide ses poches, outre de la poussière en sortent 4000 gourdes. Ces billets se transforment illico en passeport pour le flamand rose qui obtient l’asile politique dans l’auto.

On le transporte quelques rues parallèles plus hautes et l’installe dans le jardin. Sa sauveuse est un peu embêtée de cette nouvelle compagnie : que mange un flamand rose ? Le mari de la sauveuse rentre fourbu du travail, ouvre le portail qui grince et voit au milieu de sa pelouse ce qu’il prend pour une sculpture de mauvais goût. Il s’en approche en râlant et soufflant qu’on n’a pas idée d’avoir une femme pareille. Arrivé à 3 pieds du bec il reçoit un grand « côa » qui le fait reculer de trois enjambées. Le flamand fit un clin d’œil à sa protectrice.

Il était adopté.

Un vétérinaire inconscient dont on ne pût jamais savoir s’il avait bien fini ses études vint lui faire des piqûres initialement préparées par les laboratoires pharmaceutiques pour les chevaux. Le flamand survécu sans pouffer de rire. Il fallut durant plus de 4 mois lui broyer trois fois par jour les restes des repas pour les mêler à de l’eau et du lait. Le flamingo plongeait son grand bec courbé dans son assiette de bassine et filtrait joyeusement les particules de pain, de tomates, de poulet et d’avocat. Il grossit rapidement et déclina aimablement l’invitation que lui avait fait la mort à le rejoindre. Lorsqu’il avait faim et craignait qu’on ne l’eût oublié il venait taper à la porte de la cuisine avec le même bec. Ce qui avait pour effet de faire sursauter la cuisinière qui partait alors dans une longue diatribe silencieuse sur la folie de ses employeurs.

Un jour d’inattention des habitants des lieux il entra sans frapper dans cette même cuisine et se faufila sur ses deux tiges roses jusqu’à la première chambre. Les hurlements de la cuisinière alertèrent la maisonnée. On se tint les côtes en trouvant le flamand qui dialoguait devant le miroir, persuadé d’avoir enfin trouvé un ami qui lui ressemblât. On remplit la piscine jusqu’à 20 cm pour tenter de lui faire croire qu’il était encore dans un lac. Mais la piscine devint un marécage grouillant de grenouilles et il migra sur la pelouse.

Les invités déjà nombreux qui fréquentaient cet accueillant foyer se multiplièrent par la grâce de la curiosité. Ils amenaient souvent leurs enfants. Un jour une petite fille, ayant vu le flamand, le chat et les poissons (car oui le flamand n’était pas le seul animal de la création à vivre sous ce toit) s’indigna auprès de la maîtresse de maison de ne pas voir plus de bêtes. Comment donc, ça n’était pas un zoo ???

La nuit quand ses hôtes rentraient dans leurs lits respectifs, le flamand se trouvait bien seul. Habitué depuis la plus tendre enfance à dormir au milieu d’une centaine de copains, il s’ennuyait un peu et faisait des crises existentielles aigües. Il connaissait la fenêtre où dormait sa principale complice, celle qui l’avait tiré des griffes de la rue Turgeau et venait s’y poster. Alors il hurlait son désarroi en grands côa et réveillait 9 voisins sur 10 en moyenne (ceux qui ne se réveillaient pas étaient neurasthéniques et prenaient des somnifères). Son amie touchée au fond de son cœur par ces cris authentiques sortait de la moustiquaire et allait le câliner en lui disant de consolantes histoires de flamands.

Cette isolation excessive et sa santé retrouvée eurent l’inévitable conséquence. Il prit un jour ses ailes à son cou et disparut du jardin, laissant son amie remplir la piscine de ses larmes.

Par reconnaissance, il laissa néanmoins derrière lui un enfant blond tout neuf, s’inspirant en ce geste d’humanité de ce que font ses cousines les cigognes.

Les esprits mal intentionnés disent aussi qu’il a été capturé par un voisin gourmand. C’est probable mais moins optimiste.

Répondre à cet article


Bagne