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Le retour de Jean-Claude Duvalier

Par Le Grand Chef , le vendredi 9 septembre 2011.

On m’a jetée entre les pages équarries d’un livre d’histoire. L’arête du papier me coupe les doigts.

Voici que le passé hirsute sa charge trop lourde et vient flanquer une raclée au présent. On avait mis le poids d’une planche à découper et un plat en fonte par-dessus la casserole pour ébouillanter la langouste qui se débattait, ses pinces dures. Se débattait tant et plus. Cogne dans le fer. Fait des bruits de cambrioleur. Appelez la police. Non ce n’est rien qu’un déjà cadavre de bête rouge et épineuse dans de l’eau bouillie. Ne soulevez pas les couvercles ni la fonte. Tenez fort la pression des paumes de toutes les mains disponibles.

Un soir le soleil se couchait sur la ville. Nous la dominions de la hauteur d’une terrasse d’hôtel. Un coup de téléphone. Jean-Claude Duvalier revient en Haïti. Oui maintenant. Il arrive à l’aéroport de Port-au-Prince. Il faut rentrer vite chez soi. On ne sait pas si la rue ne va pas tourner au vinaigre. Une blague sans doute. Encore une rumeur folle. Toujours des rumeurs. L’imagination nationale qui empile des drames. Quelques jours après la commémoration du 12 janvier 2010. Faire se succéder les événements pour attiser la légende du pays maudit.

Le soleil continue de se coucher sur la ville. Habituellement, ça ne lui prend pas tant de temps. Les secondes ont dû profiter du saisissement pour durer un peu plus.

Dans une rue voisine de la mienne, il y eut des années durant un portrait géant de Papa Doc. Une photo qu’on voyait nettement depuis le trottoir. François Duvalier. Jusqu’à récemment. C’est le siège du Parti Unitaire National. On a rêvé souvent de passer en voiture et balancer un gros seau de peinture jouissif sur cette vilaine gueule de morts. Puis s’enfuir en faisant crisser les pneus. Ils l’ont retiré, le portrait, il y a peu. Ils n’ont pas expliqué pourquoi. Ils n’aiment pas beaucoup s’expliquer, les héritiers présomptueux du tueur. De temps à autre, ils organisent des manifestations, ils se pointent aux carrefours, avec des gueules plus longues que des lames de boucher. Aux élections ils présentent des leaders en noir et rouge, souvenir binaire du temps où on avait remplacé le drapeau national par le drapeau de la dictature. Le drapeau national a été cousu par une femme pendant la révolution haïtienne. On avait retiré le lais blanc du drapeau français, et elle passa l’aiguille pour rapprocher le bleu roi et le rouge sang. La dictature avait préféré en découdre avec la légende de l’émancipation.

Nous descendons en voiture des hauteurs de la ville pendant que le soleil achève de se défigurer orange sombre sur les murs. La radio est à l’aéroport. Des centaines de personnes, entraînées par le bruit du retour du fils du dictateur défunt, après vingt-cinq ans, se sont précipitées pour l’accueillir en liesse. La radio crépite. Lorsque l’actualité a de l’importance et réclame les échos du terrain, pour une obscure raison technique, on entend toujours mal les voix des reporters. On ne comprend rien sinon que c’est bien vrai. Il a posé le pied sur Port-au-Prince.

A l’entrée de la maison, le gardien nous accueille ravi. Finalman l tounen, l ap ka vin ède mete kanpe peyi a. Enfin il est rentré, il va aider à remettre le pays droit. C’est cela donc. Il va falloir se méfier de l’adhésion de tout un chacun à une politique autoritaire qui sauverait la Nation. La journée s’achève dans la stupéfaction. La radio crache encore. Il n’y a rien que la même nouvelle toujours : une enclume est tombée du ciel.

C’était en 1986. Chassé. Il est parti. Il a erré en France. Il a fait des dettes. L’Etat français l’a protégé. Il a fini dans un appartement petit. A Paris. Sa femme venait ici, essayer de négocier les biens à l’abandon. Des amis un jour l’ont croisée dans l’aéroport. Ils ont bavardé avec elle. Ils ne savaient pas qui elle était.

Le passé au présent s’est mis à occuper tout l’espace. A exigé toute l’attention, toutes les pensées. A volé la liberté de circulation, la liberté de concentration, la liberté d’humour.

Derrière mes voisines, mes collègues, mes amis, je vois des ombres doubles. Des ombres doubles derrière les personnes qui nous entourent. Les ombres des morts de la dictature. Des disparus et des exilés. De ceux qui sont morts à Fort Dimanche, sinistre réclusion dans la boue des diarrhées de la lavasse pitance et des coups, torture, torture, torture. De ceux qui sont assassinés d’attendre, assassinés d’avoir connu quelqu’un qui a voulu penser contre. De ceux qui ont écrit. Ceux qui ont pris les armes. Ceux qui n’ont rien fait aussi nombreux. Il faut des innocents en décomposition pour faire régner la terreur. Les ombres s’étirent dans le soir et essaient de retarder la nuit totale.

Il y a des yeux rougis le matin. Il faut bien monter les dossiers pour les crimes contre l’humanité. Pour le jugement, si jamais ça marchait. On nous explique qu’en général ça ne marche pas très bien, les grands criminels sont rarement condamnés. Ils meurent plus vite que ne traîne la justice. Contre eux, il faut réunir des parcelles de l’histoire, et les coudre ensemble, patiemment. Les nuits y passent comme les jours, grignotés par le droit. Car un crime contre l’humanité ne se juge pas sur un bête témoignage, il faut des piles de paperasse. Les témoins sortent de leurs souvenirs affreux. Ils vont chercher loin la marque rouge de leurs entraves, derrière le grand paravent de leurs vies écoulées.

L’autre est là. Il dit qu’il est malade. Qu’il est venu aider à reconstruire le pays. Ses sbires ne sont pas malades. Ils ont remis leurs costumes sombres pour l’accompagner au Parquet.

Un journaliste prend une balle dans la rue en plein midi. On s’interroge, certains voient l’évidence. Une radio qui protestait trop fort et qui disait qu’elle n’avait pas peur. Le fatalisme monte. L’habitude de l’étau qui se resserre.

Les voitures roulent sur la chaussée défoncée. La saison avance et la pluie redémarre. Il y a un dictateur en ville. En quoi cela empêcherait-il qu’on sorte les étals chaque matin ?

Les mines se tordent. Les corps reprennent les coups. Les cœurs se bloquent et les artères explosent. Un témoin décède. Non d’un assassinat prémédité, d’un accident maquillé pour le faire taire. De la survivance de ce qui n’était pas parvenu à l’achever ? Un autre témoin meurt.

Ça s’effiloche.

Je ne regarde plus les gens de la même manière. Je m’interroge sur leur enfance. Leur adolescence. Sur ce qu’ils faisaient, ce qu’ils entendaient de ce qui se passait dehors dans la rue. Ils livrent parfois d’eux-mêmes la charge impitoyable. Je peine à voir ces années derrière eux. On me chante en riant l’hymne qu’il fallait ânonner, chaque matin, dans la cour de l’école. On me refait la voix nasillarde du père parlant dans la radio, des discours insensés. On repasse les vieilles chansons qui se moquaient. Les tentatives ratées de coup d’Etat avec des avions dans le ciel de Port-au-Prince manquant leur cible. Ceux qui ont la mémoire vive savent quel voisin a subi quelle contrainte. Les trahisons resurgissent. Je reconsidère mon point de vue sur des vies que je pensais plus exemplaires, moins compromises. Je lis quelques livres d’histoire. Alors on vendait des Haïtiens à la République dominicaine comme main d’œuvre ? Il y a aussi les aléas de la politique américaine, de la guerre froide qui faisait valser Cuba et ses îles frontalières. On fait des conférences. On repasse de vieux films. La jeunesse dit qu’elle n’y croit pas trop, puis parfois réagit.

Le fils a hérité de tout ça, après la mort du père, et il a continué jusqu’à revenir sans honte.

Président à vie.


Bagne