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Le SdeuxEUR

Par Le Grand Chef , le samedi 3 juillet 2010.

Le Grand Chef a des dégraveurs [1] à faire nettoyer pour que son joli parc ne soit pas englouti sous des masses de déchets et d’alluvions. Le Grand Chef va donc saisir le Service d’entretien des équipements urbains et ruraux. Rien qu’au nom bucoliquement désuet, vous pouvez commencer à imaginer la suite.

Pour se rendre au SEEUR, il faut descendre la rue des casernes, méchamment rebaptisée rue Pie VI. La rue des casernes est au bout du Camp de Mars et débute devant le Palais national. Ainsi que l’a signalé le Président au lendemain du séisme avec un air d’enfant dont la boule de glace est tombée du cornet : « My palace has collapsed ». Le deuxième étage de la grande masse blanche s’est affalé sur le premier et son joli chapeau central s’est affaissé, mais on l’a retiré. Ma Jeep tressaute sans s’émouvoir que de l’agréable façon dont on continue à tondre le gazon à l’anglaise devant ledit palais. Je file droit entre la direction des impôts qui n’est plus qu’une galette et un commissariat surmonté d’un homme courageux et seul qui frappe son sommet à l’aide d’une masse. A ce rythme, la démolition devrait prendre dix ans.

Les trous dans la chaussée se font plus nombreux. Il n’y a plus qu’une maison sur deux debout. Pas de doute, je suis bien dans le bas de la ville. Je dépasse la Grand rue et son fourmillement commerçant demeuré intact bien que son allure tienne désormais autant du Berlin d’après guerre que du Beyrouth des années 1990. Me voici rue des magasins de l’Etat, je tourne sur la gauche en parvenant miraculeusement à ne pas écraser dix personnes qui vendent des phares, des pneus et des centaines de pièces de voiture que je serais bien incapable de distinguer l’une de l’autre.

La chaussée maculée d’huile de moteur et de vidange ressemble à l’arrière cour d’un garage. Le Grand Chef se fait dévisager par tous les mécanos du quartier. Les regards aguerris supputent les réparations à entreprendre sur la Jeep chéfiale, j’ai presque l’impression qu’on va lui ouvrir le capot. Le Grand Chef ne se laisse pas démonter et rentre nonchalamment dans la grande cour du SEEUR, annexe de la rue.

Mini-pelle, excavatrice au bras long, adorables et minuscules rouleaux compresseurs de poche, c’est le royaume de Caterpillar. Je me gare entre un camion de 13 m3 et un petit engin qui semble endormi, avec l’accord d’un gardien des lieux, qui n’est peut-être qu’un passant. Je l’attrape et lui demande si toutes ces machines sont en état de fonctionnement ou bien si elles sont en réparation. Il confirme mes craintes. Les cent éléphants du parking du SEEUR sont au cimetière et je marche entre leurs grandes carcasses. Faute d’argent pour les pièces de rechange, il est probable qu’ils ne connaissent plus jamais la joie d’aucuns travaux publics.

Mon guide improvisé me désigne au loin un petit bâtiment jauni par le temps et m’assure que les bureaux sont là. Je le dévisage derrière mes lunettes de soleil pour vérifier qu’il ne se fout pas de moi. Il est tout ce qu’on fait de plus sérieux et droit dans ses tongs. Je marche dans la poussière comme un cowboy perdu dans le désert. Cinquante personnes aux airs de tueurs attendent devant l’immeuble en rez-de-chaussée et toit en tôle. Ils me scrutent avec des airs vengeurs d’enfants qui se sont fait piquer leur dessert. Sur la bonne figure de ma couleur de peau, je n’ai aucun mal à passer la porte d’entrée, gardée par un homme armé qui, une fois n’est pas coutume, semble avoir un vrai rôle à jouer. On referme la grille de fer derrière moi. Elle grince.

Dans une semi-obscurité, une secrétaire sans ordinateur, sans stylo, sans ventilateur ni téléphone m’annonce que son chef va me recevoir dans une minute. Je lis au mur les annonces disant que tous les employés doivent prendre des assurances et la liste de ceux qui, s’ils ne se présentent pas dans la semaine, seront considérés comme démissionnaires. J’entre enfin dans le bureau du responsable des lieux, en poste depuis vingt ans, le visage frais et disposé à tout faire pour les dégraveurs du Grand Chef. La pièce est tapissée de cartes de la ville et de listes de tonnes de gravats enlevées depuis le 12 janvier [2]. Ayant pris place sur un fauteuil qui mériterait une analyse macro-biologique, j’explique mon cas en faisant un petit croquis. Pendant ce temps le monsieur soulève nerveusement le rideau pour observer les gens dans la cour.

« Très bien, allons voir sur les lieux. Vous avez une voiture ? » Je réponds que oui avec le sentiment que nous préparons une évasion. « Je vais passer par l’arrière, vous allez faire le tour avec votre voiture. » Tope là !

De retour dans la rue des casernes au volant de mon automobile, après avoir échappé à une mort certaine en me faufilant habilement entre les chenilles d’un tractopelle géant, j’aperçois mon bonhomme qui sort dans la rue par une porte dérobée en jetant des regards effrayés à droite et à gauche. Il s’assoit en souriant à mes côtés. C’est le jour d’embauche. Les gens dans la cour attendent du travail. Mais il n’y a pas de travail. Il n’y a pas beaucoup d’argent, au SEEUR, pour curer tous les canaux, les drains et refaire le macadam de la ville béton.

Après la visite, je redépose le brave homme à l’arrière du bâtiment pour lui permettre d’échapper à la hargne de ses employés désœuvrés. Je souris. Les descentes aux enfers des services de l’Etat sont trop comiques pour être décourageantes.


Notes :

[1] Un dégraveur est un grand bac qu’on poste sur les canaux pour retenir les déchets et éviter qu’ils ne viennent encombrer le réseau de drainage.

[2] Date du séisme, faites un effort


Bagne