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O
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Cartago

Par Le Grand Chef , le samedi 5 juin 2010.

Tout prend fin. Plus rien ne commence. La ville a été rasée et on a jeté du sel sur les ruines pour que rien ne repousse. On a peur du solide. Les parcelles rejettent sans cesse des monceaux de gravats. Il faut passer avec une brouette dans la rue O, escalader un peu, à pied, même si la semelle des sandales n’est plus qu’une feuille de cigarette, un monticule de béton concassé, pour remplir les seaux d’eau. L’un des quartiers résidentiels les plus centraux.

Je tousse à cause de la poussière et je ne sais pas si je ne vais pas crever ma roue en passant sur ces fers amassés et tordus qui débordent du trottoir. Je remonte mes vitres. Mets la climatisation. Oublie d’allumer la radio. Je ne sais pas quelle musique on pourrait me jouer qui entraînerait à nouveau la mécanique dans mon cerveau qui fait tourner la joie. Je roule tous les jours sur les restes de foyers. J’observe les GI accroupis sur le trottoir pendant qu’une pelleteuse mécanique agite son bras. Le périmètre est bouclé sur 50 mètres. Je ne comprends pas comment les conducteurs d’engins ne deviennent pas fous. Imaginer ce qu’ils trouvent parfois sous les dalles de béton. Les chapes fermes asphyxiées au sol depuis quatre mois.

Sur le fil du rasoir du macabre et une crête aiguisée de mauvais béton. J’ai pitié de Baron Samedi qui n’a pas dormi depuis 150 jours.

Je me réveille au milieu de la nuit pour écouter. Aucun bruit d’effondrement ou de déversement. Aucun sifflement de marche arrière. Si tout le monde dort, même les machines qui mangent les tonnes de passé, pourquoi pas moi ? Un coup de feu résonne pour me soulager, il y a au moins une autre personne éveillée dans le quartier, et le chien du voisin. Sauf si le chien aboie parce qu’il cauchemarde ? Il a rêvé qu’il n’y avait plus rien et qu’il était le dernier vivant dans la ville, seul et errant. Le bruit de la pelleteuse reprend. C’était la pause de minuit à une heure. Le chien et moi nous rendormons la tête entre les pattes.

J’évite les quartiers entièrement détruits. Je les frôle. Dans mon image mentale de la ville, il y a encore un palais des ministères, une cathédrale, une grand rue et les jolies ruines du lycée Pétion, les arcades éblouissantes sous le soleil.

J’ai faim mais je ne veux pas manger. J’ouvre la bouche et j’avale les particules de peinture, de ciment, de plomb, de sueur, de fer, de verre, du coton des rideaux râpé jusqu’à l’os. Je suis la fissure entre le mur de ta chambre et le reste du monde. Souffle l’air de la fin d’après midi sur tes draps comme un suaire. Je laisse tout passer. Je ne peux plus rien retenir. Il n’y a plus de protection.

Le sang qui circule dans mes membres au rythme de mon cœur simule des secousses. Mon corps fait du mimétisme sismique. Allongé, debout, assis.

Je lutte contre moi-même.

Il pleut. Mes yeux se gonflent comme la terre, ils vont s’ébouler, mes cils sur la chaussée.

Dans ma camera obscura à filtre rose, plus personne ne dormait sous une tente. Ma camera obscura a un ressort de cassé. Il vient de me péter à la gueule. Une ambulance marquée « urgence, grande tristesse » vient me chercher. Le médecin diagnostiquera « réveil brutal, chute de résilience, taux de tralala à 10. Le minimum est à un million. On lui chatouille les pieds en urgence. Je veux tout le personnel soignant du service. » Mon cœur qui bat sans plus faire de secousses.


Bagne