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Des réflexes et des réminiscences

Par Le Grand Chef , le mardi 4 mai 2010.

Brrrrr. Tchakatchak. Et le bruit très rapide du cœur qui saute dans la poitrine.

On attaque le Grand Chef ?

En quelque sorte. C’est en tout cas ce que croient quatre ou cinq personnes au rez-de-chaussée qui s’enfuient sans armes ni bagages. Vieille habitude haïtienne de toujours croire à une attaque chimérique. [1]

On nous fait subir des secousses. A l’instar des bourreaux des cellules de torture, la nature joue avec nos nerfs.

Hop, en un saut je suis sous un chambranle. La secousse est déjà finie. Mon cerveau continue pourtant à calculer toutes les triangulations entre les portées des poteaux et des poutres, les risques comparés des heurts des passerelles ou des faiblesses des fenêtres. Le Grand Chef se prend toujours pour un Grand Architecte dans ces moments cruciaux de balancement tectonique à 15 mètres au-dessus du sol.

En deux sauts je suis sous un autre chambranle de porte, je veux me rapprocher d’autres humains. Même si c’est pour subir moquerie : « Grand Chef, alors, tu as le cœur qui bat très fort ? ». Je suis bien étonnée. Je pensais qu’on en était tous à ce stade, je suis même très surprise que quelques collègues ne se soient pas évanouis en battant des pieds et convulsant pour dramatiser un peu la situation. L’aide de camp n’est pas là bien sûr, celui là, c’est toujours quand on en a besoin qu’il est introuvable. Il arrive après la bataille pour poser et, d’un air détaché et détendu en mâchouillant du pop corn « ah non, je n’ai rien senti, mais pourquoi êtes vous tout vert Grand Chef ? », sourire niais enjôleur.

Je me transporte jusqu’à un autre chambranle de porte pour me plaindre auprès de l’administration. On me regarde avec un air las et m’explique qu’il y a déjà eu une secousse de même ampleur la nuit dernière, mais sûrement je dormais, comme je sais si bien faire quand le monde va mal.

On commence à ergoter sur la magnitude et ce cher Richter. Je file sur mon ordinateur, chéfial accès à la connaissance nord-américaine de ce qui se passe sur mes terres. 4.4 Ce n’est pas si terrible. Pourtant une traînée hagarde s’est faufilée sur tous les visages. Je fais semblant de réussir à me tenir droite derrière mon bureau alors que j’ai les jambes qui tremblent encore. Des collègues s’exercent à se jeter sous un bureau pour la prochaine menace. Je me retourne pour examiner la ville et les dégâts potentiels sur les bâtiments voisins. Pas de bruit d’effondrement. Quelques personnes pendues aux balcons. Quelques autres qui courent dans la rue.

Je sens que mes forces légendaires sont parties en vadrouille. Je descends au jardin pour commenter l’événement à l’ombre des arbres, si parfaitement inoffensifs et rassurants en pareil cas. On vient nous annoncer qu’une nouvelle secousse a fait trembler les murs et les esprits. On se remémore le 12 janvier. Comment on n’y croyait pas. Comment il nous a fallu des heures et des heures pour réaliser. Comme l’atmosphère était irréelle. Comme la ville était jonchée de mort et de larmes. Comme nos corps marchaient sans têtes.

Et puisqu’on tremble encore, bien plus longtemps que la terre, pauvres petits humains impressionnables, on se résout à aller boire un bon rhum fort avec citron pressé et sucre en surdose. Les téléphones se remettent peu à peu à fonctionner normalement et la journée s’achève sans pluie. Les réflexes de terreur sont repartis bien vite.


Notes :

[1] Les chimères étaient les groupes armés qui, sous Aristide, intervenaient pour semer désordre et terreur chez les opposants.


Bagne