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Trois ans et toutes mes dents

Par Le Grand Chef , le dimanche 12 décembre 2010.

Après deux jours d’alerte cyclonique, c’est la subite éclosion du monde. Après trois jours d’enfermement dans le théâtre des élections, les manifestants laissent un répit à la rue.

Les téléphones sonnent. Nous cherchons énergiquement des lieux ouverts pour sortir ce soir. L’aide de camp ne retrouve plus sa liste des bars à la mode. Sortir dans la cour comme à l’heure de la récréation.

Nous sommes restés plus de vingt quatre heures sous nos moustiquaires. Une fois n’est pas coutume, il ne faisait pas chaud. La pluie. Les yeux chéfiaux ne parvenaient plus à regarder le paysage qu’un rideau d’eau. Bilan : deux Coca Cola, un stoemp [1] de carottes, un quart de verre de rhum, trois films, une heure d’oppression à la poitrine après avoir regardé Nuits et brouillard, une demi-livre de littérature anthropologique et la surveillance permanente de l’état du pays et de la météo. La voix de René Préval, [2], au micro de la radio, si exceptionnelle qu’elle ferait presque peur. Inondations. Pas de vent. Pas de vent jamais. L’espoir d’y échapper. L’espoir que toute la prévention et les évacuations auront été inutiles. L’espoir que nous ne sommes pas si maudits.

Un mois passe.

Nous sommes restés trois jours à écouter le grésillement de la radio et les chants révolutionnaires. Appeler toute la République pour savoir où sont les barricades, quels partisans sont dans la rue, si on tire, si on envoie des pierres, si on pille des magasins. Le pays manifeste. Delmas, Jérémie, Carrefour, Pétionville, les Cayes, Martissant, le Cap Haïtien. Les casques bleus rétorquent en enfumant. La police déplace tranquillement, de la chaussée vers le trottoir, les objets hétéroclites qui forment les barricades. Les autorités organisent des réunions de résolution de crise auxquelles personne ne veut participer. Chou pa pit. Chou blanc. Les brasiers s’empoussièrent. Les piles de la radio sont mortes. La gazinière est épuisée de gratins, de veloutés, de tartes et de pain perdu. L’aide de camp a repeint sa chambre en noir, en bleu puis en rose. Les prix ont grimpé au marché. Nous faisons désormais parfaitement la différence entre l’odeur des déchets qu’on brûle soir et matin pour les éliminer, et l’odeur des pneus qu’on brûle pour éliminer la rage et donner aux dieux le fumet de la démocratie fantoche.

Entre temps, le Grand Chef a pris trois ans. C’est ma fête. Trois ans en Haïti. Trois ans loin de chez moi.

Trois ans, un tremblement de terre, cinq cyclones, un choléra. Pour les catastrophes naturelles et épidémies j’entends. Il y a des éclairs au loin, sur la chaîne des Matheux, ce sont mes bougies qui s’essoufflent.

Les mois ont fait devenir chez moi cet ailleurs.

Trois ans sans synthèse et sans rien comprendre. Trois ans dans des affres de bonheur. Je suis arrivée vierge et je partirai enceinte de plus de trente six mois engrossés d’angoisse et de bonne humeur. La gestation de l’humanité. Peut-être six matins seulement à ne pas vouloir me lever.

Je ne vous ai jamais dit pourquoi je suis ici. Pourquoi je reste ici. Étrangère. Je ne me le suis jamais expliqué non plus. Une interrogation qui flotte sur ce que je suis. Il n’y a rien que je ne doive à ceux qui m’ont fait naître à ce monde. La vie du Grand Chef en Haïti, c’est la bonne grâce des autres. Le choix d’une vie loin des vôtres, à ce que je comprends, ne peut se faire que si vous venez à accepter l’évidence : les vôtres sont partout. Sous le sabot d’un cheval, dans un champ de trèfles à quatre feuilles. La rencontre nous fait éclore.

La bonne grâce de l’héritage d’une famille adoptive, que d’aucuns croient biologique - car toutes les peaux claires se ressemblent, sans considération de nationalité ou de cohérence temporelle. Nous sommes au Nouveau Monde. Est-ce là pourquoi dans la rue on peut m’interpeller d’un nom qui n’est pas le mien, et que je me retourne ? Une filiation sans la douleur de l’accouchement. Ce don d’êtres à une autre, immense et tout entier spirituel. Des femmes pour la plupart, à qui je ne retirerai ce genre, ni cette force pour aucune narration. Le Grand Chef, arrivé toute petite à Hispaniola, élevée tranquillement dans le giron d’un triumvirat puissant d’amitiés sensibles et indéfectibles. Ces femmes qui me font aimer plus encore, plus longuement ma Loire, ma Seine et le matriarcat de mes origines.

A quoi il faut ajouter la sororité. Le Grand Chef en répète pour lui seul la sonorité entre sa langue et ses dents. Le gouvernement chéfial transatlantique est peu à peu devenu entièrement féminin. Sans doute le meilleur moyen de s’assurer une autorité totale, ou tout au moins la maîtrise complète du drame et de l’autodérision.

L’aide de camp hausse les sourcils. L’aide de camp travaille à replacer les choses dans leur contexte. Les femmes, mon Grand Chef, certes, mais ne mentez pas. Les hommes aussi. Mais le Grand Chef n’a pas vocation à tomber dans la confidence sentimentale, vous vous égarez.

J’agglomère l’amour avec les pelouses des petites maisons de province, le café qui sèche sur les glacis, le scintillement du soleil sur la lame d’une machette qui part couper des bananes. La rue de la capitale qui rit et répète les rumeurs, sadiques et comiques, de toute une Nation.

Le Grand Chef ne sait pas quand il quittera son île. Sa moitié d’île. Il se méfie de cette idée, ça peut le rendre lyrique. Pourtant il faut bien y penser parfois. Il y a l’autre royaume, au loin, de l’autre côté de l’eau, dont il faut aller prendre soin car il ne cesse de naître et de s’agrandir. L’univers familial de ma patrie s’étend vers de nouvelles vies. De nouveaux humains qu’il faut porter sur mes épaules et leur enseigner l’art chéfial de désorganiser un royaume. A douze heures d’avion insupportables. Dans un sens ou dans l’autre. Ne me demandez pas quel est l’aller, quel est le retour. Pour moi l’Atlantique n’est plus le nom d’un océan. La géographie de l’expatriation l’a métamorphosé. Une membrane aqueuse qui se gonfle comme un goitre pour m’intimider. Une nuit j’ai rêvé qu’on l’avait asséché pour rapprocher les continents. Je pouvais aller à vélo à Paris, en vingt minutes. Mon rêve précisait la durée exacte du trajet. Le temps d’aller inviter quelques amis à une fête. Ma fête.

Tandis que l’univers ici dérive lentement dans la routine de l’adrénaline. La routine de savoir désormais que tout peut disparaître bien vite. Et si ça n’était que moi encore. La routine défectueuse. Il n’est plus nécessaire de croire que le pire n’arrivera pas. Le pire s’est installé un fauteuil, un bureau, une armée, une cantine de délices et s’est acheté des livres pour patienter les jours de vaches maigres.

Il y a un revolver sur la table de nuit, à côté du verre d’eau, la balle au canon.

Je n’apprendrai pas à tirer.


Notes :

[1] En Belge, purée grossièrement écrasée

[2] Président d’Haïti qui ne s’exprime jamais dans les médias


Bagne