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La plateforme

Par Le Grand Chef , le mercredi 16 novembre 2011.

C’est une plateforme de béton. Collée à d’autres plateformes de béton, plus basses et plus hautes. Affaissées. Un trou noir et rectangulaire au milieu : un escalier qui descend sans issue vers un sous-sol détruit. Un autre escalier un peu plus loin. Un autre trou noir. Personne sauf un fer qui dépasse. Une colonne jamais coulée pour un futur étage.

Pour accéder à la plateforme de béton, il faut monter des gravats où ont poussé des herbes folles.

Il faut passer derrière une grande sous-station d’électricité aux murs fraîchement remontés. Il faut marcher dans des escaliers irréguliers qui glissent. Il faut se retenir aux murs dans les pentes boueuses. Regarder ses pieds pour avancer sans tomber. Ne pas se blesser sur un caillou aigu. Ne pas déraper sur un petit tapis de mousse, une rigole, un jouet usé.

Saluer les habitants assis sur le côté du passage, en pouvant à peine lever la tête, parce qu’il faut rester concentré sur ce qui se passe sous les semelles de ses chaussures. Une vieille dame entre le mur de sa maison et le mur de la maison voisine, sur un petit tabouret. Aussi petite que le tabouret.

Alors le chemin devient plat et prend vos pas jusqu’à la plateforme de béton.

Sur la plateforme il y a une petite brise. Indistincte. On a une vue imprenable sur la ville, la mer bleue et, lorsqu’on se retourne, la montagne, immense, pelée et verte. Deux puissances de la nature qui s’opposent. Juste le vent pour les relier. Je respire comme si j’étais à la montagne, après une longue marche, je prends un peu d’air frais, le soleil ne tape pas fort en ce jour automnal. Je suis aspirée par la vue. Mon regard tient à l’horizon.

« Les gens qui vivaient là sont partis et ne sont jamais revenus. »

Ma tête s’enfonce. Elle pèse. Mes cils ploient.

« Ça n’est pas comme ailleurs, où les gens sont restés à côté de chez eux, se sont réinstallés peu à peu. Ceux d’ici, qui n’étaient pas là au moment du tremblement de terre, sont venus après, ont vu ce qui s’est passé et n’ont pas pu rester et continuer à vivre là. »

Ma tête plonge dans mes épaules, entre mes clavicules, sous mes omoplates, dans mes viscères, mon estomac plat, mon bassin sans hauteur, entre mes reins asséchés, mes cuisses lourdes, mes genoux craques, mes mollets tendus, mes chevilles détalonnées, mes orteils grattent un peu du béton sous leur peau cornée.

« Trop de morts. »

Ma tête se réveille et acquiesce. Je ne sais plus ce que vient foutre ici toute cette beauté alentour, ce pouls débile des voitures qui passent sur la Nationale, en bas, le long de la mer. Il y a un mur d’atmosphère azur aérienne entre nous et le reste du monde. Un volume de vide.

« Trop de morts. Ils sont encore tous là. On n’a pas pu les dégager. »

Car la plateforme est un tombeau.

« C’est trop difficile d’accès pour déblayer, il faudrait casser les dalles de béton à la main, avec des masses, pour dégager les corps. »

Mais les dalles de béton sont immenses, lourdes et lointaines et les vies étaient déjà parties. Et l’herbe pousse malgré elle aux encoignures de la plateforme. Grise sous le ciel inaccessible. Pendant que la réminiscence fait son œuvre morbide.

Nous prenons le chemin à rebrousse-poil. Je vois une maison enorgueillie de plantes, de l’entrée dans la galerie, sur le toit, vers le passant. De la verdure comme une boutique de fleuriste.

« C’est ici que nous avons eu les premiers cas de choléra. »

Le pylône électrique est entre quatre maisons, comme un ovni qui serait arrivé bien après la bataille. Il tend ses fils dignement. Chaque fil accroche plusieurs petits cerfs-volants, ceux de cette année, mais peut-être aussi de l’année précédente, venus se prendre au jeu de l’obstacle filaire.

« Tu connais sûrement Josaphat. » Oui je connais Josaphat, sa petite galoche sur la tête et son air perpétuellement perdu, toujours emmerdant de maladresse. « Son père a été le premier touché. »

La paume de la main s’arrête sur une porte en métal, une maison fermée, il n’y a personne au foyer. « Cette maison-ci d’abord. Puis plusieurs autres cas. »

Plusieurs abris temporaires de contreplaqués, avec des petits toits en tôle, comme des jeux d’enfants qu’une main maladroite aurait posés au sol.

La vieille femme a profité de notre promenade pour rapetisser encore un peu plus. Plus recroquevillée sur sa chaise qu’à l’aller. Plus maigre. Plus décharnée.

Pendant que je maudis mon esprit stupide qui m’a fait mettre des sandales ce matin, plutôt que des chaussures fermées, alternant entre un tas de gadoue et un bout de bois sale, je me souviens de l’enfant juste née de mon accompagnateur. « Comment va ta fille ? Tu dors la nuit ?
-   Oui mais pas beaucoup.
-   Ah mais il paraît que ce sont surtout les trois premiers mois qui sont difficiles pour les parents.
-   Quoi ? J’ai encore deux mois à passer comme ça !
-   Oui et après quand elle fera ses dents, quelques fièvres...
-   Ah ! j’aurais dû mieux me renseigner ! »

Je tends mon cou. Nous sommes arrivés jusqu’à la voiture, redescendus à bon port, sur la rue pavée. Mon accompagnateur a disparu. Je plisse les yeux, la lumière du midi m’attaque, je le cherche du regard. Je le cherche trop loin. Je ne le vois pas. Une fraîcheur frappe mon bras. Il me tend une bouteille d’eau froide, qui sort juste de la minuscule boutique d’en face.

« On continue ? »


Bagne