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La vie c’est moche et ça commence super tôt (3)

Par Antôane, ministre du népotisme et du privilège indu , le Monday 11 August 2008.

Les vacances c’est aussi un gros travail d’imagination. Notamment quand il faut écrire des cartes postales.

C’était le dernier jour de l’école, au mois de juin. Le jour que tu avais attendu toute l’année. Celui où tu fais tout ce que tu veux parce que tu sais déjà que pour le CM1, eh bien c’est gagné. T’as beau être épais comme un serin, t’es pas complètement naïf. Le dernier jour de l’école, c’est celui où tu te dis le matin que tu peux faire ce que tu veux, tut’ façon demain y’a pas école. Alors la maîtresse elle peut dire ce qu’elle veut, rien à fiche. Sauf que tu sais aussi qu’il faut pas non plus pousser le bouchon trop loin, parce que la maîtresse de cette année, eh bien c’est la même qui t’apprendras la table des multiplications à la rentrée.

C’était, donc, le dernier jour de l’école, au mois de juin. Après une journée bien remplie à jouer au chat, faire rigoler les autres en récitant l’alphabet en rotant (tu arrives jusqu’à la lettre K, ce qui est pas mal) et à noyer quelques fourmis rouges au fond de la cour d’école, ça y était, c’était la fin de l’année. Le moment où on demande « c’est loin comment cinq-cent kilomètres ? », « c’est long comment trois heures de route? », « tu crois que ça sera dur les divisions à la rentrée ? ». Bref, autant de questions existentielles et angoissantes qui font que dans ces moments-là, on est capable de dire oui à tout. Y compris à la promesse d’envoyer des cartes postales à tous tes camarades.

Et te voilà donc, six semaines plus tard, confronté à ta promesse. Et là, le pire c’est que tu peux en vouloir à personne. C’est pas comme le cahier de vacances, c’est un travail pour lequel personne t’a obligé à amener ta trousse en vacances. Mais bon voilà, t’es quelqu’un de confiance. Ce qui est dit est dit. Comment veux-tu être capable, plus tard, de rembourser le prêt de la batmobile qui te fait rêver si t’es même pas capable de tenir cette parole qui consiste à gribouiller quelques banalités sur du carton ? Surtout qu’au mois de juillet, t’en as reçu des cartes. Pas de la grande littérature, non. Des petits mots où on te disait que « la Dordogne c’est trop super parce qu’il fait beau » ou que « la Méditerranée c’est bien parce que y a la mer et qu’on peut se baigner ».

Pas de quoi répondre aux questions angoissantes susmentionnées, mais bon, ce sont des petites attentions qui ont le mérite d’exister.

Donc bref, te voici au pied du mur, et voilà venu le JOUR DES CARTES POSTALES. T’as cherché à repousser au maximum. Ce n’est pas faute d’avoir été relancé par ton entourage, pourtant. Mais bon voilà, on rentre à la maison dans une semaine et si t’as rien envoyé, ça la fout un peu mal. Donc bon. Te voilà au chez le marchand de journaux qui vend des cartes postales (et aussi des crayons). Y’en a combien à écrire mon chéri ? Quinze, maman (oui, tu sais pas dire non). Tu prends celles que tu veux, je te les paierai.

Manque de bol, y’a aucun moyen d’accuser le budget vacances d’avoir empêché d’envoyer une carte postale. La ligne « carte postale » est illimitée. Bon ben c’est pas le tout, mais faut choisir quinze cartes parmi les cinquante modèles. Déjà tu oublies celles qui mesurent vingt-cinq par quinze, des fois que ça soit retenu sur le budget glaces des vacances. Ce qui réduit le choix à une petite trentaine. Et il s’agit d’en prendre des belles. Alors la blonde avec des gros nichons, oui elle est belle, mais il n’est pas certain que ça soit le choix pictural le plus approprié, surtout si ce sont les parents qui vont aller chercher le courrier.

Donc, il reste : l’approximatif kaléidoscope de lieux typiques du coin, la cathédrale du canton, deux-trois abbayes, les animaux du coin dans leur milieu naturel, la plage et la fameuse recette de cuisine locale, un truc très lourd à base d’olives, d’abats de mouton, de fromage mou et de vin rouge, le tout cuit dans sa graisse (et avec des patates). Allez on prend le tout, on va juste éviter d’envoyer la même carte aux camarades qui se connaissent trop bien, des fois que toi et ta famille passiez pour des pingres qui auraient acheté leurs cartes postales par palette.

Bon ben, maintenant, on a le support. Et y’a déjà l’affranchissement, parce que maman elle a déjà pensé à acheter des timbres. Elle pense à tout maman.

Sauf qu’il va falloir trouver un tant soit peu d’imagination pour rédiger des cartes un tant soit peu différentes. Pendant la classe de neige, t’avais trouvé une formule super que t’avais envoyé à tout le monde (« C’est super j’ai fait de la luge et je suis tombé. On a fait un bonhomme de neige et c’était trop bien »), mais ça s’était un peu vu que tu t’étais pas foulé. Bon alors, va s’agir d’être original. Un message différent par personne, on y croit. Mais faut déjà trouver des trucs à raconter. Alors le gros Hollandais qui ronfle dans l’emplacement d’à côté, c’est pas que ce soit pas un souvenir marquant, mais c’est pas sûr que ça intéresse des masses. Les piqûres de moustique, c’est pareil. Trop commun. Ce coup de soleil qui te condamne à un bain de Biafine tous les soirs ? Pas follement original non plus. L’approximatif chanteur du camping, on va aussi l’oublier. Et ta rencontre avec Mélanie, tu vas la garder pour toi, parce que les filles c’est nul et que ça sert à rien... et qu’en plus ça risque de pas trop plaire à Émilie, ta grande copine de l’école avec qui tu aimes bien noyer des fourmilières...

Pas étonnant finalement qu’on ne parle jamais que des paysages et du temps qu’il fait dans les cartes postales. Même avec ce subtil subterfuge d’écrire très gros. Vaincu par cette effroyable banalité, le travail débute. Bon, on commence par quoi ? « Bonjour », « Coucou », ou « Salut » ? Eh bien on va alterner entre « Salut », « Coucou toi » et autres « Petit bonjour d’ici ». Maintenant va s’agir de trouver de quoi remplir d’ici à ce qu’arrive la signature, et non maman pas d’enveloppe ça ira.

Alors bon, étant donné qu’il est déjà quinze heures et que tu meurs d’envie d’être à la plage à seize, d’autant que c’est ton tour de déposer les poubelles au local poubelle (t’as insisté des fois que tu croiserais Mélanie), faut torcher tout ça. On en termine, bordel de merde ! Oui pardon maman, oui, cinq francs par gros mot oui je sais.

Et là, sous la pression : l’illumination ! Tu viens de trouver LA méthode : on va prendre une feuille à part, on va écrire cinq-six phrases, et on en changera juste l’ordre d’une carte à l’autre, ou en reformulant un peu le cas échéant. Maman, on a pris le dictionnaire des synonymes ?

Alors ça donne : Le feu d’artifice c’était super, ça faisait plein de bruit. En fermant les yeux il aura l’impression d’entendre péter les fusées.

Ici tout va bien, il fait super beau sauf un jour où y a eu de la pluie. Ce qui change pas mal de la Bretagne où certains camarades ont dû rester parce que leurs parents ont pas d’argent, mais par compassion, on dit qu’il y a une demi-journée où c’était pas top.

On fait plein de visites on a vu trois églises. Même en vacances, tu t’entraînes à rester le premier de la classe à l’école.

Je me baigne j’ai vu des poissons sous l’eau. Le côté sports extrêmes.

J’espère que toi ça va. Ça mange pas de pain.

J’ai joué avec des gens qui venaient de la Hollande. Le côté citoyen du monde.

Y’a plus qu’à remettre ça dans le désordre, quitte à passer du coq à l’âne, et le tour est joué : « Salut, j’espère que toi ça va moi ça va. Ici c’est trop bien il fait beau sauf hier où y a eu de la pluie. Sinon je me baigne et j’ai même vu des poissons c’était super. Et le feu d’artifice il était super aussi. Ce matin on a visité une église et je me suis fait des copains qui habitent en Hollande. »

Pas de la grande littérature, mais ça se tient. Seize heures pile-poil. Posez les crayons on ramasse les copies mettez vos slips de bain zou à la plage !


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