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Le papillon 24h

Par Le Grand Chef , le jeudi 6 novembre 2008.

Blanchette prétend qu’on lui a dit qu’en Haïti il y a des papillons rouge vif, à quatre ailes (il a été confirmé par une spécialiste que tous les insectes ont quatre ailes, comme les voitures, sauf ceux de la famille des mouches et des moustiques) qui piquent et font mourir en 24h. Cette histoire est douteuse. Ce qui l’est plus encore, c’est qu’elle prétend en avoir vu un sur le mur de sa chambre. Sa chambre est la chambre voisine de la mienne. Nous nous sommes bien sûr longuement interrogés sur ce que nous ferions s’il nous restait 24h à vivre. Je dois bien vous avouer que je n’aurais pas le temps de prendre l’avion, surtout si c’est pour me tordre de douleur sur mon siège de Port-au-Grand-Chef à Pointe-à-Clown et de Pointe-à-Clown à la capitale des Franciens, et vomir en descendant sur le tarmac. Si tant est que je trouve un vol, et je ne suis pas certaine que les hôtesses au guichet seraient très convaincues par l’argument de ma mort prochaine pour me dégotter un hublot à l’arraché en classe économique. Les hôtesses sont d’un naturel sceptique, c’est connu.

J’ai assez peu confiance dans les insectes, quatre ailes ou pas, d’une manière générale, par chance, j’en vois peu, surtout chez moi, je vous l’ai déjà expliqué et le livre a été publié. Néanmoins, l’influence de Blanchette sur mon moral est certaine. A plus forte raison lorsqu’elle dit voir sortir de sa penderie des dizaines de papillons de la taille d’un violon, et que ces papillons viennent voler autour de ses petits cheveux d’ange. [1]

La chose rassurante, c’est que pendant tout ce mois de novembre, les morts vont rester avec nous. Donc piqué par un papillon 24h ou pas, le Grand Chef ne peut pas y passer. C’est le mois des gédés. Ils commencent par passer quatre jours dans le corps de leurs descendants, m’a-t-on dit. Leurs descendants deviennent eux, prennent l’âme de l’ancêtre et se promènent avec, du tibia à l’osselet de l’oreille. De la visite au cimetière dans un matin frais au soleil bien net au coucher dans la moiteur des dernières pluies tropicales. Je soupçonne ces esprits taquins de se relever la nuit. Après tout leur représentant est Baron Samedi, blagueur s’il en est.

Je serai personnellement assez heureuse d’avoir en moi, 30 jours durant, feue mon efficace grand-mère. Oui, le Grand Chef avait une Grand-mère, chef elle-même d’ailleurs, d’un monde de poulaillers, de rangées de carottes et de terres dans le marais. Elle savait monter les points et corriger les erreurs dans le tricot. Elle trichait un peu pour la recette du flan mais pas pour celle du gateau de Pâques. Elle savait faire pousser le muguet pour qu’il naisse exactement le premier mai, et avec treize clochettes encore. Elle savait tuer le lapin en lui « enlevant le pyjama » après l’avoir égorgé, mais je n’ai jamais regardé car le Grand Chef, petit et adulte, a toujours manqué de courage pour la mise en bière du lapin. Elle m’a appris les entrailles des poules et des poulets avec une science de chirurgien après avoir fait brûlé les restes de plumage dans une poêle étouffée d’alcool pur. Elle nous laissait piéger les escargots dans la boîte grillagée. La Grand-mère du Grand Chef tenait parfaitement dans l’enceinte d’un câlin filial, où ses deux épaules musclées et sa tête enriée fichaient leur tendresse dans mes bras lourds d’amour. Elle m’a légué un grain de beauté sur la dernière cote gauche. Il a été mille fois lavé de mes pleurs avec tous mes membres lorsqu’elle est partie et est resté intact et rond, exemplaire, de la couleur de la robe du cheval dans le pré de l’église.

A cette époque de l’année, la Grand-mère du Grand Chef sortait avec fierté ses productions de chrysanthèmes, doubles ou triples, violettes ou blanches, qui se serraient dans les coffres arrière des voitures pour bringuebaler sur les routes comme des digues entre deux canaux jusqu’aux cimetières mystérieux de branches familiales inconnues d’une autre génération.

Considérant le sérieux héritage culinaire chéfial et l’immensité de la joie d’avoir eu pour moi si longtemps, jamais assez hélas, la spécialiste unanimement reconnue de la tomate farcie, je me propose de charger tous mes muscles de la tradition locale et de transporter la mémoire sous les cieux grands antillais. Au chant du coq je serai le tintement de sa cuillère dans le tambour casserolesque du lait chaud gorgé de chocolat. Le papillon 24h s’en lèche les babines.


Notes :

[1] Après une discussion nourrie et supplémentaire sur cette problématique avec un autre spécialiste de la question, nous sommes allées visiter les papillons de la penderie avec une bougie à la main pour entamer le dialogue. En effet, ces papillons peuvent être le signe que des lwa (des loas, des divinités vaudous, ralala, faut tout vous dire) tentent d’établir le contact avec Blanchette pour une raison ou une autre (sentiment d’abandon, besoin de taquiner etc). Nous les avons rassurés sur la question et avons jeté un fond d’eau sur les vêtements propres qui pendaient ravis.


Bagne