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Le Grand Chef dans la tempête

Par Le Grand Chef , le mercredi 17 septembre 2008.

C’est un peu exagéré comme titre parce que les cyclones n’ont pas la méchanceté de passer vraiment sur Haïti. La blague populaire raconte qu’ils s’approchent, qu’ils jettent un œil sur Savane Désolée [1] et les mornes chauves et concluent : « ah ben non, on est déjà passé ici ». Alors ils s’envolent loin vers Cuba, les îles Turkeys, et bien sûr les Etats-Unis.

Regarder passer une tempête tropicale, c’est d’abord faire un exercice pratique de psychologie sur le climat, cette chose qui nous préoccupe tous et dont tous les commerçants du monde parlent à loisir avec leurs clients. Car à l’approche d’un cyclone sur la carte satellite, la question qui brûle les lèvres du peuple est « quelle diablerie de direction la chose va-t-elle prendre ? ». Longer la frontière dominicaine, savamment disposée le long d’une chaîne de montagnes qui prennent un malin plaisir à casser l’ennemi dès qu’il arrive sur leurs cîmes ? Se déchaîner sur le nord, jusqu’à Bombardopolis (avouez que ce nom de localité mérite de figurer en Luciocratie) en ruinant Port-de-Paix et le Cap ? Ou caresser les rives sud et s’en prendre à Jacmel, les Cayes et Port-Salut ? Les pronostics font suer à grosses gouttes le front chéfial devant l’ordinateur branché à internet. Même si Port-au-Grand-Chef est confortablement blottie contre la chaîne des Mattheux, une grosse pluie et un peu de vent suffisent à faire plonger ce que la terre des mornes a en trop de limon et emporter vers la baie les fragiles foyers.

Ainsi le cyclone, à mesure qu’il s’approche, gagne en personnalité et les rumeurs de la rue forgent un personnage maléfique et redoutable.

Il pleut subitement, le tonnerre gronde et le vent souffle. On ferme les bureaux. Chacun regagne son chez lui rapido presto pour ne pas mourir noyé dans une ravine qui déborde. Le Grand Chef fait la voiture balai parce que lui il en a vu des tempêtes en Bretagne et c’est pas cette malheureuse pluie qui va le faire se précipiter dans sa jeep.

Un arbre tombe.

La route est une rivière, des pierres, des branchages et des bouteilles plastiques sous mes roues. Mon pare brise se noie en poussant un dernier cri. Les fils électriques tentent une percée, ils n’ont plus d’énergie et font ployer leurs poteaux. J’atteins le palais chéfial trempé jusqu’aux os et garantis au gardien qu’il va mourir assommé par le kénépier dans la cour. J’éponge sans gloire, la fenêtre de la cuisine s’est projetée dans la poubelle. Quand j’allume le gaz, il se couche. J’ai une radio à manivelle qui se passe d’électricité et je me promène joyeusement dans l’appartement au son de RFI sous le regard narquois de Blanchette. Il est 15h, j’ai fait les courses hier car on prédisait des émeutes. De quoi tenir un siège (un siège moderne de 48h), tout va bien se passer.

Mais il faut savoir céder à la panique. Un architecte a dit que le toit de l’appartement pourrait s’envoler sous la pression d’Eole qui s’engouffre par les fenêtres sans vitres et n’ont pas de porte de sortie. On se réfugie dans les chambres. Un amandier s’affaisse sur le toit de la courette arrière. Il pleut les torrents de larmes à venir.

Quand on s’approche de la terrasse qui se métempsychose en piscine, on voit tout Port-au-Prince dans les rugissements fous. On voit la mer qui emporte les âmes des pêcheurs. On voit par delà les mornes les villes avec des mètres d’eau dans leurs rues. On sait que 300 000 personnes sont sur leur toit dans le pays. Les hélicoptères ne peuvent pas voler. Les routes sont coupées. Les ponts sont tombés. On pronostique les glissements de terrain. On pense aux 3% de couverture forestière qui ne suffiront pas à retenir la terre. Aux faux projets du PNUD. Aux canaux d’évacuation des eaux envahis par les boîtes manger, car personne n’en a cure. Au lac de la frontière qui déborde déjà. Aux ruelles étroites des corridors en bidonvilles. Une ridicule tempête qui a l’effet d’un cyclone.

En Haïti le désastre est une posture philosophique.

On mange des carbonara dans la chaleur moite de nos K-Way. Est-ce qu’il faut vraiment se réfugier chez la voisine pour le cas où le toit tomberait ? Non. Si notre toit s’envole, de toute façon, c’est la fin, pas seulement pour nous, pour tout le monde. Si ce toit de poutres succombe, tous les toits de la ville iront avec lui visiter les cieux, construire des nuages bleu acier de tôle ondulée et reconstruire Port-au-Prince entre la lune et les étoiles. Il faut dormir comme si on était déjà enseveli, prêt à s’envoler.

Au matin la fin du monde a décidé d’un sursis. Dans le quartier les cochons ont repris le tri des déchets, l’électricité s’est fait la malle et les arbres ont chu.

Port-au-Grand-Chef rit de sa frayeur puis tend l’oreille au reste du pays. Inondations à Gonaïves, aux Cayes, à Aquin, à Jacmel, Hinche, Cabaret et Mirebalais, Chardonnières coupée du monde, 7 ponts majeurs décapités, les bananeraies, les plantations de pois, les irrigations du riz plus bas que le niveau de la mer. Le barrage du lac Péligre a largué ses eaux. On ne sait même plus s’il faut reconstruire ni comment. Les casques bleu protègent les distributions de nourriture. 1000 photos de torrents de boue. 1000 mails qui croient le Grand Chef les pieds dans l’eau. Les informations sont introuvables. Bienvenue en désolation. Vous êtes dans Haïti sinistrée.


Notes :

[1] Zone à proximité de la tristement célèbre ville des Gonaïves, ville de l’indépendance, qui a pour mauvaise habitude de se faire dévaster par des inondations tous les lustres.


Bagne