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Un week end à Papaye

Par Le Grand Chef , le lundi 14 juillet 2008.

Le Grand Chef quand on lui dit qu’on va à Papaye, il croit qu’on va dans une ville qui ressemble au fruit, au pire à l’arbre. Alors il jeûne pendant trois jours pour pouvoir se remplir le ventre.

Il fait bien, parce que l’état de la route pour aller à Papaye (section rurale de Hinche, Hinche chef lieu du département du Centre, frontalier de la République dominicaine) vaut quatre fois les meilleurs vomitifs. Or, pour atteindre Papaye (100 km de Port-au-Prince, notons le dans un coin de notre esprit), il faut 4 heures. Ce qui signifie que pour passer le week end à Papaye, il faut se lever à 6h30 le samedi matin (alors que la veille il a fallu fêter dignement le départ du directeur de l’Institut français, avec force punch et danses). Bien entendu, les troupes - car ce sont des troupes, des troupes de volontaires même, qui sont parties à Papaye avec le Grand Chef - ne sont pas du tout éveillées à 6h30, et le départ se fait finalement à 9h. En convoi. On est heureux sur la route financée par l’Union européenne, jusqu’à ce qu’elle s’arrête brutalement et se transforme en chemin de croix. A ce stade de l’article, vous êtes censés faire le calcul et vous dire, ah oui, diantre, 4 heures aller, 4 heures retour, sur une route en forme de cauchemar d’ingénieur, en deux jours, c’est pas si rigolo les week ends à Papaye.

Mais il ne faut pas sous estimer les volontaires et la beauté du lac Péligre. A cause de ce que je n’ai pas le droit de télécharger des trucs sur internet depuis le palais chéfial sous peine de faire "tomber" la ligne, vous n’aurez pas le droit à une belle photo du lac Péligre, mais à une médiocre description de la beauté de la chose. De toute façon je n’ai pas pris de photo. Le lac Péligre a pour papa un barrage et pour fond un tapis de béton. De dehors ça ne se voit pas, de dehors il n’y a que des presque îles qui viennent se baigner nues, des reflets d’oiseaux et le mirage turquoise des Caraïbes. C’est après Mirebalais où il y a des plats de spaghettis et du rhum pour les plus téméraires.

Quand on a bien souffert, le dos en compote et les genoux sans raison de vivre, quand on a échappé à 14 coups du lapin, on aperçoit la vue gigantesque sur le plateau central. Les arbrisseaux se hélant de collines en collines, le vert de l’un, le vert foncé de l’autre, le vert de pousse du troisième. On va pour empoussiérer Hinche, mais miracle c’est adoquiné [1] et l’église dort au centre rêvant les péchés de ses fidèles qui conjurent la gale de leur faiblesse humaine dans le vernis baptismal de la rivière ondulante. Papaye enfin contenue dans un portail en bois multicolore auquel les pick ups se frottent avec amour. Papaye du volontaire aux panneaux solaires et à la galerie fraîche.

Après nous être plongés dans le bassin Zime, voire s’être balancés du haut de la cascade dans le bleu troublé par les pluies (mais pas le Grand Chef car le Grand Chef est courageux mais pas téméraire), après être allés vérifier la solidité des stalactites et l’inoffensivité des chauves souris dans les grottes, après que le Grand Chef eut compté les sabliers autour du bassin Zime et confondu trois fois leurs feuilles avec celles d’imaginaires noisetiers, on s’est installé autour des guitares. C’est à ce moment que notre Assurancetourix à nous entonna sa ballade, mais un chien d’arbre en décida autrement et fracassa sur sa tête et sa caisse de résonance une branche pleine et entière, le plongeant dans la honte et l’affliction pour le reste de la soirée. Nous autres étions heureux qu’il ait survécu et réjouis du comique de la situation. Il y avait un autre guitariste, nous chantâmes avec lui. La nuit décibel. Sans moustique. Et Germaine avait fait des accras.

A trois heures nous abandonnâmes à notre hôte en transe rock and roll le sort de 6 de nos camarades endormis depuis 180 minutes sous les étoiles et les quolibets. Non sans avoir préalablement décoré d’étiquettes de Prestige rouge et doré le Toyota immaculé.

Le lendemain certains allèrent se cacher dans les cavités de la cascade pour échapper au retour, peine perdue, les chauffeurs de pick up sont intraitables car ils ont besoin de charger leurs arrières pour adoucir les suspensions. Nous laissâmes nos deux scouts avec le volontaire papayen et fîmes de grands signes avec nos mouchoirs blancs grisés de la poussière locale. Derrière la piste rocailleuse et les 12 collines, Port-au-Prince nous attendait avec sa grande anse en forme de sourire.


Notes :

[1] Adoquins : pavés de béton


Bagne