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Colimaçon
Petite leçon d’architecture
Par Le Grand Chef , le vendredi 6 février 2009.

Qu’on ne vienne pas me raconter des histoires sur l’auto-construction, comme quoi ce serait le fait des pauvres et bla et bla. Je peux vous assurer qu’en matière d’escaliers, l’auto-construction écrit de belles pages d’histoire de l’architecture vernaculaire, quels que soient le niveau social et le portefeuille. Au gré de mes visites dans les agences de l’ONU et des bières le soir, j’ai repéré quelques folies.

Passée l’entrée, toujours une volée de trois mètres de largeur, traditionnellement impraticable pour une femme enceinte, un enfant qui apprend à marcher, un fauteuil roulant ou le Grand Chef avec ses semelles lisses, adieu symétrie, bonjour contournements.

La palme de l’aberration d’abord aux maisons duvaliéristes. Inspirées directement de l’idée qu’il faut un escalier d’entrée majestueux, pour faire sentir au visiteur la légèreté de sa vie comparée au poids de la rampe, elles plantent le décor. Escalier lourdingue en bois massif afin de rappeler la déforestation irrémédiable et le bahut breton ( ?) ou peut-être les chalets suisses ( ?). Passé cet événement, on ne comprend plus. Est-ce une stratégie pour empêcher le peuple, un jour d’abus de tafia [1], d’arriver trop vite à bon port dans le salon du chef macoute ? [2] Il est impossible de trouver quel palier mène à quel étage. D’ailleurs souvent le palier ne correspond pas à un étage. Et il rétrécit lorsqu’on arrive au niveau des pièces d’apparat. Comme s’il fallait passer dans un goulot d’étranglement pour arriver dans la galerie des glaces. Voire l’étage noble est le dernier et il faut s’essoufler trois étages durant dans un calcul aberrant de foulées irrégulières pour arriver en réunion (car les maisons sont désormais des bureaux). Ayant force pratique de la distribution architecturale à la francienne, le Grand Chef a tendance à s’arrêter au premier niveau et foncer tête baissée dans le placard à balai, abusant indûment de l’emplacement logique du secrétariat.

Dans les maisons qui en sont encore, l’entrée plonge dans le jour. Elle ne contemple pas l’apparat grandiose d’une rampe spectacle pour robes du soir que ne renierait pas Mansart. Elle cogne la butée de la porte contre la première marche qui monte mais on voudrait descendre pour aller au salon. La trémie occupe une surface supérieure à la somme des mètres carrés des chambres.

De désespoir, j’ai décidé de n’utiliser plus que les escaliers de service. Regard courroucé du tiers peuple trouvant le Grand Chef dans l’entrée des artistes. Je sors par la cuisine, vole un pâté, et miracle arrive au même niveau que le premier salon dont le canapé est assis dans le parking.

A la décharge des vieilles demeures résidentielles, elles obéissent souvent aux lois des pentes qui dominent les courbes de niveau. Mais l’enquête a également été menée par les dessinateurs et topographes chéfiaux dans le bas de la ville, forcément plat puisqu’au niveau de la mer.

Ici domine l’influence de la diaspora montréalaise. Les circulations verticales sont rejetées en façade. Ou plutôt sont jetées contre la façade, sous la forme d’une ferronnerie aléatoire dont le secret est de ne jamais répéter aucune mesure. Les marches sont une suite mathématique sans règle. N’attrapez pas la rampe, elle n’a pas été branchée sur l’édifice. Oubliez le mur d’échiffre, le soudeur dormait le jour de l’achèvement des travaux. C’est pour mieux s’entretoiser.

Rue de la Réunion, où se groupent les buveurs de bière noctambules, siège le maître escalier de la ville. Il porte la vessie jusqu’aux toilettes. Mais le corps entier ne peut tenir dans ce boyau métallique. Les poumons, la rate et l’estomac sont chacun sur une marche pendant que les pieds farfouillent dans le giron. L’arcade sourcilière droite cogne contre le nez tétanofère de la contre-marche. La main gauche ignorante ballotte en direction d’un branchement électrique pirate pour l’ampoule nue. La ligne de pente s’est échappée. Et le Grand Chef ferme les yeux car de toute façon il n’y a pas de lumière. Escalier en vice.

Le service de la Préfecture chéfiale a dénombré 600 000 périls dans les escaliers de Port-au-Grand-Chef. Un récent rapport apprend que Numérobis enseigne à l’université les lois de l’apesanteur.


Notes :

[1] Le tafia est le mauvais clairin, c’est-à-dire le mauvais alcool de canne.

[2] Je rappelle pour ceux qui ont dormi pendant tous les épisodes précédents que les macoutes étaient la milice aux lunettes noires des Duvalier, qui ont semé la terreur dans le pays durant les décennies de dictature.


Bagne