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Le cordonnier

Par Le Grand Chef , le lundi 7 mars 2011.

La maison du cordonnier a tout déballé sur la rue. Le cordonnier est peut-être aussi ferronnier. Ou bien c’est un ami qui l’utilise comme dépôt-vente. Car sur son trottoir, le cordonnier vend des réchauds en métal à plusieurs feux, à un mètre vingt de hauteur. Il y a aussi quelques carcasses de sièges et un congélateur. Un tas de gravats. Le linge qui sèche au-dessus des réchauds, sur un fil tendu entre la galerie de la maison et le poteau électrique en bois, qui penche dangereusement sur la rue, lui-même retenu par les fils électriques où ne sèche aucun linge.

A droite de la maison du cordonnier, il y a une dent creuse, une maison détruite qu’on a achevé de raser. A gauche, il y a des petites cahutes de bric et de broc, de tôle et de bois, comme partout maintenant à Port-au-Prince, et dans le petit corridor qui sépare les cahutes et la maison, sous des tôles, il y a des machines à coudre et des hommes qui travaillent le cuir. L’un d’entre eux me croyait canadienne. Il lui manque l’incisive gauche et une moitié triangulaire de l’incisive droite. On a retiré la tente de la chaussée, mais il demeure hasardeusement trois parpaings qui ne retiennent plus aucune sardine. Les enfants conservent vivante la trace de la tente : ils marchent sur le trottoir, sauf à l’ancien emplacement de la tente, autour des parpaings, où ils descendent sur la chaussée pour jouer.

Il y a une petite fille qui a peur de moi et me regarde de loin. Une autre en maillot rose cotonneux me sourit béatement et vient furtivement me caresser le bras. Elles sont peut-être jumelles. On ne sait pas qui a pris ma commande et où sont mes chaussures. J’ai peur de rentrer dans la maison. Je reste précautionneusement à l’extérieur en craignant l’invite prochaine à pénétrer dans le magasin. Le jeune homme qui avait réceptionné mes sandales est parti faire une course et ne m’avait pas laissé de reçu. Je comprends bien que c’est une bêtise de ne pas avoir demandé de reçu, mais je ne peux pas m’en excuser comme ça. A la fin je dirai que je demanderai toujours un reçu pour les prochaines semelles qui se décollent et on me sourira. Non ce ne sont pas des souliers d’enfant. Oui je peux attendre un petit peu. Une femme au teint clair et aux traits pointus acquiesce, c’est un peu de ma faute, je peux bien patienter. Le cordonnier arrive, je ne le reconnais pas tout de suite. Il est africain. Je lui parle en créole. Aux premiers accents chantants, je repasse au français. C’est bien lui le maître des lieux. Il sourit satisfait sans qu’on sache pourquoi.

Je prends l’air sifflotant debout sur le trottoir. Je regarde par-dessous l’intimité familiale. La façade sinistre de la maison n’existe plus. Il reste les murs porteurs en gros moellons blancs de chaque côté, le ciment se désagrège. On peut tout voir du salon dont le mur s’est jeté à terre lors du séisme. Un plan en coupe. Je me redresse un peu et tends mes yeux. Il y a une femme avec un beau foulard autour de la tête, assise à une table en bois, qui tente d’allumer une radio. Sur la table, une machine à coudre noir et brillante. Une autre table avec une autre machine à coudre. Le salon est un atelier. Par la porte du fond, on voit jusqu’à la cour arrière, dans un labyrinthe d’entassements d’objets anciens et récents, de parpaings, de moellons achevés. Un joli faux plafond en lames de bois blanches sous le toit de tôle. Au centre pend une maquette d’avion qui volette avec la brise de la rue. Sur la commode, une sculpture de tête romaine, couronnée de lauriers, en pierre noire ou en bois peint, couverte de poussière cendre. Une aquarelle rose suspendue. La femme n’aime pas trop que je regarde à l’intérieur, même si l’intérieur est grand ouvert sur la rue, c’est l’intérieur malgré tout.

On m’appelle dans le magasin. Je passe les trois marches de l’entrée avec un sourire qui n’assume pas son hypocrisie. Le magasin est dans la galerie de la maison. D’après les lois de la géométrie et de l’architecture, les portes de l’entrée ne doivent plus pouvoir se fermer. Le toit en béton déborde, un peu courbe, sa rupture avec le mur de refend est définitive. Il y a un étai à l’entrée angoissant de solitude. Les fers forgés de la galerie sont très attirés par le sol. Le comptoir crache un peu de laine de verre et supporte une rangée de vieux livres de comptes poussiéreux. Pendant qu’on me parle, je regarde derrière moi pour calculer combien de temps il me faut pour sauter sur le trottoir en cas de secousse. Un grand pas, ça ira. Je vois les ceintures de cuir bleu, noir, jaunies qui pendent. La galerie est semée de chaussures patinées du dépôt de poussière. Le grenier de ma grand-mère il y a dix ans. Lors du tremblement de terre, beaucoup de machines ont été détruites, la production fonctionne au ralenti. On peut tout de même exécuter certains modèles. Ça demande du temps, les matériaux sont chers et difficiles à trouver.

On me remet mes sandales. Je suis un peu triste de partir. Je vais chercher une autre paire à réparer. Peut-être des semelles trop lisses, auxquelles ajouter des antidérapants, pour pouvoir courir vite, au cas où.


La Luciocratie expliquée à mes neveux-nièce