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Assaut des arbres

Par Le Grand Chef , le vendredi 16 janvier 2009.

Le Grand Chef a râlassé en se levant. Bon dieu. Il ne fait même pas jour. Le Grand Chef n’est pas venu dans les îles pour se lever avant le soleil. Le Grand Chef cherche l’excuse qu’il pourrait inventer pour ne pas se lever à 5h30 du matin. Demande à son secrétaire qui lui apporte les chaussons. Le secrétaire ni le Grand Chef ne trouvent. Glissade dans le pantalon, enfilage de chaussettes, dévalade dans l’escalier. Dans la cour l’auto ronronne, je me glisse à l’arrière en espérant finir ma nuit sans subir de nids de poule, il y a des illusions tenaces. Croire qu’on peut continuer à dormir après l’heure du réveil en est une.

Arrivée dans le monde du Grand Chef. Les arbres, les gardes champêtres, les bâtiments, les chatons au portail et les pelouses comme une double peau. Je suis encore dans ma nuit. J’ai rêvé d’heures de troubles dans ce quartier, ce parc, ce projet. Depuis quelques temps il n’y a plus de limites entre ma vie, cet endroit et mes songes sous la moustiquaire.

Je tombe sur la raison de mon lever matinal, nocturne même devrai-je dire, sous le préau de la grande maison. Trois hommes à trifouiller des scies, des broyeurs, des cordages et des bouteilles d’eau. Apparemment il est naturel chez un élagueur canadien d’être au travail à six heures du matin. L’un d’entre eux, le plus petit et le plus jeune, tient dans ses mains un collier de chaînes. Entouré de petites abeilles qui bourdonnent de curiosité et essaient de comprendre comment, où il faut réparer, où il faut graisser, combien de dents à la bouche de la scie. Le cortège mécanisé disparaît dans la forêt du parc, dans les chemins en travaux et les tranchées des lignes électriques. On se moque bien du génie civil, dans la lumière tendre et blanche, le frais sous bois. Nous, nous allons dans les arbres.

Le long dans la clôture, entre l’ancien casino en forme de tempietto romain et la salle déserte du restaurant, un bourrelet de terrain comme une vague dans la route, siège l’immense sablier. A lui seul, il tient deux mètres de talus et un ombrage suffisant pour une réunion de quatre cents personne . Il déborde sur la rue, c’est à peine si la pointe de sa branche majeure ne porte pas jusqu’à la fontaine collective. Il a cassé ses membres dans le dernier cyclone, arraché ses vêtements et troué sa chemise de feuilles légères.

Les gardes champêtres montent sur le toit du casino qui fut aussi une boîte de nuit. Tous les Port-au-Princiens de quarante à cinquante ans ont connu ce lieu à sa période la plus folle. Il est rare qu’un quadragénaire ne me raconte pas ses conquêtes ou ses échecs dans cette salle noire sous la boule à facette. Les gardes champêtres sont tout à leur affaire, à examiner le terrain pour empêcher toute intrusion malencontreuse d’un insouciant prêt à se faire assommer par une branche.

William trace un huit dans ses mains avec une cordelette fine, la détend dans un u entre ses jambes et balance son projectile de l’avant vers l’arrière, un petit sac de sable, avant arrière, ressac, du poids d’une souris. Quand l’élan est pris, il lance la pochette vers le Grand maître sablier et échoue à suspendre son projectile. Pendant ce temps, Marc est monté sur le toit et est parvenu à lancer son cordage sur une branche solide. Il fait passer une corde plus lourde le long du filage. Il se télétransporte dans ses caisses à outils. A mes côtés, il amarre sur ses hanches un jeu complexe de cliquetis, lisse l’attache de son casque entre son pouce et son index et s’élance vers la bête. Le Grand Chef pense qu’il va assister à une démonstration de force, mais c’est une danseuse qui fait ses pointes sur les épines du tronc. Doucement, chaque orteil envoie le corps en ballotage quelques mètres plus haut. Après quelques sursauts, il atteint le creux de la cime. Ses mains nouent pour William un second chemin suspendu. Stéphane, resté au sol pour assurer la sécurité, vient murmurer à mon oreille que la montée du plus petit et du plus jeune des trois élagueurs est comme un miracle. Nos deux paires d’yeux contemplent son imperceptible effort. Il se hisse sans un souffle, sans appui, ses mains attirent la hauteur et ses pieds rejoignent ce corps auquel ils appartiennent un quart de seconde plus tard, redressent la corde entre les orteils et les chevilles, dans le vide.

On ne voit pas la rue derrière la clôture en tôle, mais on entend les murmures étonnés. Le Grand Chef se prépare à attraper un torticolis pour deux Québécois à huit mètres de hauteur. Marc crie qu’il faut dévier la circulation car il a repéré une branche mortelle prête à choir sur la tête des écoliers enfantins. Le Grand Chef sort sur la chaussée, embarquant avec lui quelques gardes champêtres qui commencent à jouer aux policiers sans sifflet. J’attire les minuscules humains en uniformes et rubans du côté opposé au Grand arbre. Tout le monde a le nez en l’air. Demain il faudra penser à faire apporter des minerves pour tout le quartier. Il y a une rumeur de joie dans la foule. Les voitures tournent au ralenti à quelques mètres du sablier. Le spectacle des hommes araignées nous met des étincelles d’espoir dans les pupilles. Je voudrais bien empêcher les petits d’aller à l’école, les asseoir sur le bas côté et les faire respirer toute la matinée durant le bon air des branches qu’on scie dans la même habileté qu’un fromager danois tranche finement sa tomme.

Un habitant du quartier me demande si les enfants pourront aller dans le parc quand il sera ouvert. Je dis oui. Il s’inquiète de savoir s’il n’y aura pas des animaux trop effrayants pour les enfants. Je dis qu’a priori il n’y aura pas d’animaux tout court, sauf des girafes parce que ça plairait bien au Grand Chef des girafes, mais ça reste à négocier.

Sans doute une girafe est pire qu’une chèvre pour ce qui est de manger les petites pousses dans le parc.

Je vois bien que je commence à me rendormir dans le bruissement des scies, alors je laisse les girafes dans les arbres et les Canadiens en survol. Je marche dans la rue damée. Je glisse au tournant. Je monte dans la grande maison claire où je trouve un café doux trempé dans une tartine de mamba avec une pointe de gelée de goyave. La journée commence.


Bagne