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O
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Mondes cosmique, aquatique et terrestre
Un dimanche matin à la Croix des Bouquets
Par Le Grand Chef , le vendredi 22 mai 2009.

Le Grand Chef avait pris ses gardes du corps, dont un scout, devenus chauffeurs depuis peu, pour aller à Croix des Bouquets. Croix des Bouquets, après la route de l’aéroport, après Tabarre. Presque plus près de Mirebalais que du palais chéfial. Le commissariat est dans un triangle de poussière adossé à un square saharien. Il fallait aller tout droit, on a pris à gauche. Prendre la tangente.

Aux oeuvres citoyens ! Fouchtra, la poussière n’aura pas raison de nos poumons pour les empêcher de respirer leur joie. Aux oreilles, les discours rasoirs d’inauguration d’un musée néo-gonaïvien [1] : une plateforme de béton, trois containers blancs, une toiture multicolore. A Paris tout le gratin germanopratin s’y précipiterait et crierait au génie, à Port-au-Grand-Chef, ça sonne presque comme l’officialisation du précaire. Passons.

Le Grand Chef et sa troupe vont visiter les ateliers des artisans, mais surtout surtout surtout des artistes, qui dessinent des cartons comme au Moyen Age les vitraux et découpent un fer plat, rougeoyant et terreux pour en tirer des mondes. Des mondes christiques de l’arche de Noé, de l’arbre de vie, de girafes et sirènes, des mondes de loas, de marassas [2] et de silhouettes musicales.

Le Grand Chef fait commander par son aide de camp un fer dessinant Luciocracité, ses tours étincelantes et ses parcs vigoureux où l’or pousse dans le pistil des fleurs. L’aide de camp revient en courant vers le Grand Chef : la commande est passée, mais l’artiste veut parler au sérénissime. Soit, ni une, ni deux, voilà le Big Chief dans la maisonnette de parpaings sans fenêtres. L’artiste ne sait où prendre l’inspiration tant le projet est beau.

Tant pis, on passe dans la maison suivante. En un instant, tous les regards se concentre sur le même fer. Le Grand Chef commence à arguer de sa primauté et son avantage en tout, pas moyen, son garde du corps scout veut le fer itou, icelui et pas un autre. On s’accorde sur une garde partagée de l’oeuvre et on va demander le prix.

C’est à ce moment qu’on se rappelle que les caisses de la Luciocratie sont vides, et celles du mouvement scout aussi. Surtout quand il s’agit d’acheter de l’ârt et pas du vulgaire artisanat de madame tout le monde dans les boutiques de souvenir. On se gratte l’oreille et l’interstice entre le gros orteil et l’autre, bouh, y a de la poussière mêlée à la sueur.

L’artiste est un peu vexé qu’on ne voit pas la valeur de l’oeuvre. Excédé serait plus juste. Des inspirations comme celle-là, il n’en aura pas deux dans sa vie, chevauché par les mondes cosmiques, terrestres et lunaires, une nuit de transe, des discussions féroces avec l’ensemble du panthéon. Un fer distordu qui dit une beauté torve et irrégulière, un secret de polichinelle de l’âme humaine et toute l’imagination onirique.

De glorieux et conquérants, nous tombons pauvres et tristes. Nous nous calons dans l’auto et nous consolons en moqueries sur les chars des Huns. Un plongeon dans une piscine, et le soir nous taraude le fer suspendu seul et son créateur.


Notes :

[1] Du nom de Gonaïves, la ville dévastée par les ouragans d’août et septembre 2008, où l’utilisation courante et remarquée de containers comme s’ils étaient le plus traditionnel des habitats vernaculaires vient de décider le Grand Chef à décréter qu’elle constitue un style, le style gonaïvien.

[2] Les marassas sont des loas, "divinités" vaudous, jumeaux.


Est-il beau, l’expo ?