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Avenue Christophe

Par Le Grand Chef , le mardi 2 décembre 2008.

Neuf heures du matin. Le Grand Chef est en retard. En retard pour son rendez-vous. Passage éclair au bureau pour récupérer un document, voler un cup de café à la cafet’ du rez-de-chaussée où tout le monde disserte joyeusement, même si les nouvelles sont mauvaises, et sortir dans la rue. La rue. L’avenue même. Avenue Christophe.

J’ai une jupe courte, des sandalettes, il fait chaud, mon café dans la main, je suis pressée, dix personnes à la minute prennent le pas sur moi, dix autres arrivent en face qu’il faut éviter sans ébouillanter. Glisser entre un mur et une voiture sans salir le tee-shirt blanc. Tous pressés. Je suis à New York un matin de juin. Un New York sans immeubles de plus de trois étages, où les étudiants se dirigent en groupe vers l’université. J’entends mon prénom, je tourne la tête dans tous les sens, ne vois personne, je pense que j’ai rêvé. Je longe la station service, on dirait que l’oreille du pompiste a besoin du soutien du compteur pour se caler et songer. Une voiture des Nations désunies attend dans la pollution de sa climatisation l’heure de la mort de ses passagers. Le soleil est écrasant, je ne quitterai pas ce côté de l’avenue pour mon royaume, et dieu sait qu’il est grand, et que j’y tiens.

Mon trottoir est trop envahi. Mille marchandises crient leur bon prix. Je décide de faire des statistiques. Je dois agir et faire une étude dans les 15 minutes et mille cinq cent mètres qui me séparent de mon rendez-vous. Puisque je ne peux pas quitter le trottoir de gauche, mes statistiques seront partielles et peu fiables.

Devant la maison brique, fer, chocolat et bois, la maison Gingerbread de l’institut Goethe, on vend des livres. Un jour il faudra que j’aille voir pourquoi je ne suis jamais allée, et personne dans mon entourage, à l’institut Goethe. A la limite de sa clôture, huit coupelles de porcelaine avec une fine couche de poussière sur une rose en filigrane et une imprimante. Cinquante pas jusqu’à l’institut national d’administration et de gestion. Les vendeurs de communication téléphonique ont mis des parasols au dessus de leurs minuscules tabourets qui soutiennent le boîtier générateur de profit. Une fabricante de pâtés emmêle avec application la chair, la pâte feuilletée et les picklees dans un sachet de papier recyclé brun déjà engraissé. Sa marmite est pleine d’huile bouillante. J’ai envie de la jeter par un mâchicoulis pour voir l’effet produit. Il n’y a hélas pas de châteaux forts avenue Christophe pour ce type d’expériences. Des livres à nouveau, proximité de l’université oblige. Mais une marchande a pensé aux chaussures, des paires noires, des sandales, pas de bottes fourrées, personne n’en voit l’utilité.

Hop, je saute un trou pour ne pas plonger dans le canal malsain des eaux port-au-princiennes. Enfin, un marchand en tout genre. Patiemment assis derrière sa grande boîte en bois peint, qu’on peut refermer la nuit et verrouiller d’un petit cadenas, puis emmener avec soi, à l’autre bout du monde urbain. Une boîte qui s’ouvre en deux, avec une quantité de petits compartiments où nichent allumettes, cigarettes, bonbons, crayons, gateaux secs, chewings gums. La boîte est encerclée de paniers aux mêmes denrées, avec aussi des savonnettes, des peignes et de petites serviettes pour se tamponner le front quand la sueur s’y pointe. Le marchand ambulant de fresco [1] vient de manquer se faire écraser. Avec toutes les couleurs qu’il transporte dans ses bouteilles de verre, ça ferait une belle peinture abstraite sur la chaussée diluée par les glaçons et les petites roues de sa massive poussette en bois tournoieraient sans fin sur elles-mêmes. Il est bien vivant, ça ne fait pas plaisir à la marchande appuyée sur sa glacière qui vend des Coca-cola, des Ragamans, du faux Sprite et de la bière. L’adolescente qui porte quinze litres d’eau en sachet ne prend pas ombrage de cette concurrence. Deux jeunes femmes se sont échappées du marché pour promener, dans la diagonale de la raie des cheveux, deux gros tubes en feuille de bananiers fourrés de rapadura qu’elles découpent en rondelle, à la demande.

J’effleure le tissu qui vole dans le vent assourdi par les klaxons. Les pépés [2] S’uniformisent de blanc, blanc de blouse, de chemise, de tee shirt, rattrapées par les petites fleurs des champs sur une robe à bretelle, sombre pantalon du dimanche. Au croisement avec Turgeau, des livres à nouveau, face à la placette où personne ne va jamais. J’attends que le feu passe au vert et ressent une immense joie à marcher sur le passage piéton, marqué au sol depuis peu, si peu qu’il est déjà noirci et va bientôt disparaître sous les pneus des autos. Je jette mon gobelet de café vide dans la ravine, comme tout le monde. Il ira porter mon message à la mer à la prochaine pluie. Devant une boutique de coiffure, chaussures et produits de beauté tournés. Pâtés, fritures, téléphones. Car après cinq cent mètres, l’histoire se répète. Vendeur de trempé [3] saoulé du peu de considération qu’on lui accorde. Sandwichs et mayonnaise à la salmonellose. Stylos, carnets, brosses à dents, vieilleries. La diversité est partout la même. Quelques mangues séchées dans des bras burinés.

Des centaines de marchands partout dans Port-au-Grand-Chef. Tous les marchés débordent dans les carrefours et les routes des piétons, des employés et des enfants. Ce matin je les ai encore observés. Ma Jeep a ralenti longtemps à leur hauteur, au croisement de la rue H et de la rue 4. Certains ont commencé à se regarder dans mes yeux.

La rue agitée s’achève, je rentre sous les bougainvilliers dans une cour mal pavée, je laisse derrière moi le bruit de la rue et les statistiques. Prochain projet du Grand Chef : suivre pendant une journée un marchand ambulant. Il faut savoir marcher en s’amusant.


Notes :

[1] Le fresco est une boisson très froide, et pour cause, il s’agit de glace pilée sur laquelle on verse un sirop, de préférence contenant un pourcentage de sucre très supérieur au pourcentage de liquide.

[2] Les pépés désignent, en général, tout produit importé, mais plus particulièrement les vêtements, d’occasion ou neufs.

[3] Le trempé est du rhum, bas de gamme, qui a macéré avec des délices comme des grenadias - fruits de la passion - des figues et qu’on peut assaisonner encore de cannelle et noyer dans le sucre. Le Grand Chef a son propre producteur de trempé, ndlr.


Bagne