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Mémoires d’un platane, épisode 5

Par Benjamin S., Jeuniste du prix et de la mornographie , le Monday 11 February 2008.

Cinquième épisode de notre saga, premier ayant Veronika comme narratrice. Au total, le feuilleton fera vingt épisodes avec quatre narrateurs ayant chacun cinq épisodes à raconter durant les cinq parties, correspondant à cinq mois. Pour cet épisode, j’aimerais bien avoir un retour concernant la musique : j’essaie de mettre moins de morceaux car j’ai peur du zapping, mais dîtes-moi ce que vous préférez : cinq ou six morceaux collant vraiment à l’action, ou deux ou trois accompagnant l’action d’un peu plus loin ? Peut-être n’aimez-vous pas écouter de musique quand vous lisez, mais alors, il suffit d’appuyer sur le bouton stop.

1er Mars

Veronika

free music

Kylie Minogue : locomotion

Dehors, il fait froid, et même il neige. Ca ne tiendra pas longtemps, car à Paris, tout passe ; bien sûr.

Aujourd’hui, une amie vient me rendre visite. Elle vient en train, c’est craquant : tellement old fashion ! Pas de voiture de sport, pas d’avion, non, un vieux tgv. Voilà quelqu’un qui a su rester simple.

Quoiqu’il en soit, ça me fait très plaisir qu’elle vienne, parce que pour une fois, je n’ai pas à lui raconter ma vieille tristesse. Car j’ai un homme, un vrai, qui porte des t-shirts moulants pour mettre en valeur ses muscles. Il est super bien conservé, il est craquant. Il est à moi. Que dire de plus ?

Est-il intelligent ? Est-ce que ça compte vraiment ? Aux deux questions, je réponds : peut-être.

Arrivée sur le quai de la gare, je suis seule. Pas pour longtemps. Il faudra tout lui raconter.

Le train arrive et je cherche Sophie. Comme d’hab, j’ai oublié de lui demander dans quel wagon elle se trouve. Il faut naviguer dans la masse compacte des passagers : mémés tirant des valises étonnamment lourdes ; comment espèrent-elles s’en tirer dans le métro ? jeunes hommes en survêt ; pas très bien taillés quand même, je reste nostalgique de la panoplie coq sportif que portaient les rappeurs de mon enfance ; cadres dynamiques enfin, qui eux, ne portent que des costumes sans expression et des attachés-case passe-partout, d’ailleurs eux-mêmes sont parfaitement neutres, car leur métier l’exige, vraisemblablement. Parmi eux, certainement, des gens normaux, dont la banalité ne vaut pas la peine d’être mentionnée.

Se dégageant de cette foule, une tête, pas n’importe laquelle : celle de mon amie qui est aussi mon modèle préféré, ce qui implique qu’elle est trèèèèèèès grande. Beaucoup plus que moi. Elle a commencé par être joueuse de volley, mais, de calendriers en sessions photos, elle a fini par gagner plus comme mannequin, mettant sa carrière sportive de côté.

Ca y est, je l’ai trouvée. Hihiihihi, comme d’habitude, on se fait des petites tapes dans le dos en pouffant comme des gamines.

-  Alors, ma Vero, ça va ?

-  Et comment ! Mais laisse-moi me débarrasser un peu de tes bagages.

En fait, elle a presque rien sur elle. Un sac à main, une mini valise à roulettes contenant un nombre étonnant de fringues. Bref, le temps d’échanger quelques banalités et nous voilà dans le métro et bientôt chez moi.

Fiona Apple : the first taste

A la maison, il fait chaud. Je fais du thé, je sors les petits gâteaux et les coussins pour le fauteuil. Je fredonne un air pop, anglais bien sûr, mais avant tout joyeux. Car je suis de bonne humeur.

-  Alors ?

-  Alors ? par où commencer ? Par le début peut-être. Bon j’étais dans ce café, le twenty-two bar. C’est drôle ce bar, ça me rappelle une chanson que j’entendais à la radio durant mon adolescence.

-  Ah bon ? Ca me dit rien.

-  Bah oui, à l’époque, j’habitais Genève, dans un collège pour jeune fille. C’était pas très rigolo. T’as déjà vu un film de prison pour femmes ? Alors imagine avec des petites filles friquées... Heureusement, en Suisse, la radio est bonne, et donc, des fois, je vais dans ce bar, mais pas trop quand même, car les souvenirs liés à cette chanson sont doux-amers, au mieux.

-  Compliqué, quand même. Si c’est lié à un mauvais souvenir, pourquoi y aller ?

-  C’est à côté de chez moi, et la vodka y est pas cher. Donc, quand je suis de mauvaise humeur, j’y vais pour me bourrer la gueule.

-  Je comprends mieux.

-  Et donc, j’étais là, à boire mon verre tranquille. J’avais ma robe noire avec broderies noires. Tu sais, la robe viens pas me faire chier, mais quand même tu peux si t’en as les couilles.

-  T’es vachement vulgaire.

Mon amie est blonde, ce qui ne veut pas dire qu’elle est stupide. Quand elle rit, elle ressemble à Uma Thurman, mais en mieux. C’est mon amie, je n’ai pas besoin de faire semblant avec elle, on peut se dire des gros mots, n’importe quoi, y a pas de soucis. J’aime ça. Dans mon métier, je suis constamment en négociation avec des clients, constamment à travailler de façon très précise sur des matériaux très précieux. Pouvoir se relâcher. Ca fait du bien.

Au fur et à mesure, on se rapproche du sujet : François. Je me passe les doigts dans les cheveux en parlant. Tout cela m’excite beaucoup, je dois l’avouer. Quand on raconte, je crois, on ne dit pas ce qui s’est passé, ce qu’on a pensé ou même vécu, mais comment on aimerait que ce soit passé. Donc là, j’ai envie de lui dire que c’était super romantique. Mais ça ne l’était pas. Soyons honnête : j’avais un coup dans le nez et j’ai fait ma salope.

-  Bon alors, je suis là à boire mon russe blanc tranquille. Et je vois ce mec au bar, qui avait l’air d’un chasseur à pétasses qui se serait trompé d’endroit. Il cherchait ses marques se demandant quel genre de personnes on trouve ici, comment les lieux sont organisés. Un peu pro de la drague, tu vois, et en même temps, j’aime bien le côté expert. Au moins on sait que s’il vient vers toi, t’auras juste à l’envoyer chier ou te laisser faire.

-  Ou alors c’est juste un gros relou.

Ce risque ne m’avait même pas effleuré. Putain, je l’ai échappée belle.

-  Ouais ça arrive aussi. Mais pas là. Donc, il regarde, un minimum discrètement quand même, mais bon, je m’ennuyais alors je l’ai observé comme il faut, donc, il regarde tout le bar et surtout les meufs, et là il croise mon regard, et il reste un peu longtemps. Et il me mange des yeux. Et il vient vers moi, mais plus il s’approche, plus il a l’air d’un petit garçon. Il me dit : désolé, j’aimerais vous draguer, mais j’ai pas la clé pour vous. Je sais séduire beaucoup de femmes, mais vous, vous êtes unique. A sa décharge, je dois te rappeler, que quand j’ai bu, j’affiche un sérieux digne d’un sphinx, donc, peut-être était-il vraiment troublé...

-  Ou alors, c’est du baratin. Style je te drague pas mais quand même je te dis que t’as de beaux yeux et tout.

-  Bah, oui, à ce moment, c’est à peu près ce que j’ai pensé. Mais j’étais un peu cuite quand même donc je suis entrée dans son jeu, essayant d’être compréhensive, l’encourageant presque. Et là, il commence à me parler de ma robe, et j’ai été flattée qu’il la comprenne. Ca m’a dégrisée d’un coup. Je me suis dit : peut-être qu’il veut juste me baiser, mais au moins il s’applique.

-  C’est déjà rare par les temps qui courent. Moi, j’ai des mecs qui viennent me voir et me disent, avec une voix de primate : "z’avez de belles jambes mademoiselle". Je veux dire : je sais, c’est mon métier, merci quoi.

Elle a l’air sincèrement navrée. Son regard se perdre dans un horizon d’amants décevants.

-  Ouais. Pour revenir à mon histoire, j’étais prise dans un conflit de conscience, entre mon moi "je veux juste déprimer dans mon coin m’emmerde pas", et mon moi "allons tu sais bien que tu es seule et adulte, et il est plutôt beau gosse, alors pourquoi ne pas s’amuser ?" Dans l’alcool, les deux voix se sont mélangées, et donc j’en suis arrivée à cette solution machiavélique : si tu me veux, va falloir vraiment me le montrer. Alors, ramassant mes dernières énergies, je me suis levée, l’ai poussé dehors, et je l’ai AL-LU-ME !!! Je l’ai embrassé sauvage, lui ai lassé ma carte, et je me suis barrée.

-  Et donc il t’a appelée parce que t’as une bonne bouche.

-  Yep, mais je n’ai pas répondu. Longtemps. Il s’est acharné de façon polie. Une fois à midi, une fois le soir mais pas trop tard. Comme pour instaurer un rendez-vous, l’heure à laquelle je ne dois pas répondre. J’y ai mis beaucoup d’application. C’était comme un jeu. Un jour, il ne m’a plus appelée. C’était la preuve qu’on ne peut pas toujours être cruel avec les gens. Il fallait donc faire le point : avais-je vraiment envie de le revoir, ou allait-il rester une anecdote de soirée de beuverie, une petite folie ? Finalement, j’ai appuyé sur la touche rappel du téléphone.

Maximo Park : Graffiti

-  Comment était-il au téléphone ?

-  Un peu emprunté. Je me suis demandé si je le faisais pas un poil chier. Il m’a invité à un concert auquel il devait assister pour son boulot. J’étais pas hyper enthousiaste, et puis, en faisant des recherches à la maison, je me suis rendu compte que c’était très bien comme groupe. J’adore la pop anglaise.

-  Surtout les petits cockney prétentieux.

-  Ouais, j’aime bien les grandes promesses. Le blouson en cuir, la moue boudeuse, les chansons qui parlent de se faire chier en banlieue, alors que tu sais qu’il ne doit pas s’ennuyer tous les soirs, le salaud. Le théâtre, quoi. Alors, j’ai décidé d’être moi-même très théâtrale. J’ai sorti ma robe « amour furieux » : rouge, avec un sacré décolleté. Sous la robe, un volant où il est inscrit : catch me if you can.

-  Oh oui, j’adore cette robe ! Je la mets toujours quand j’ai envie de nouvelles expériences ... J’imagine que ça a dû faire de l’effet ?

-  Oui. Moins qu’avec toi, bien sûr. J’ai pas le même tour de poitrine. Mais quand même. Tu sais, j’avais un vague souvenir de lui au bar, et je dois même avouer qu’en cas de déception, j’étais prête à tenter ma chance en backstage après le concert, mais quand il est arrivé, j’ai vu qu’il était très beau. Et quand il m’a vue, ses yeux ont grossi, ont cherché à sortir de leurs orbites, pour voir directement sous mes vêtements, avec en plus la pointe d’étonnement du mec qui aimerait bien cacher son désir, alors même que celui-ci dépasse de partout.

Bref, il est arrivé, et m’a embrassée. C’était long, chaud, bon. Faisait longtemps qu’on m’avait pas embrassée ainsi. Comme une princesse, l’innocence en moins. L’impression d’être tout ce qui compte, à ce moment précis. J’aime beaucoup ce sentiment. Puis on est allé voir ce concert. Très bien par ailleurs.

Il était tout mignon. Il m’apportait des bières de temps en temps. Il était un peu sur la défensive parce qu’on ne se connaissait pas vraiment. Ca reste encore vrai. Il avait envie de moi, et faisait de gros efforts pour se contenir. Moi aussi d’ailleurs.

Il m’a emmenée dans les coulisses de la salle, dans les emplacements V.I.P, dans des couloirs qu’on imagine pas dans ce genre d’endroit.

Il semblait vraiment bien connaître l’endroit, me montrant les graffitis laissés là par les groupes. Il commentait ça avec un enthousiasme juvénile, me captivant par ses anecdotes portant sur des groupes que j’aime écouter à la maison. Au fur et à mesure qu’il parlait, je me rendais compte que ce mec ne faisait qu’un avec l’animateur de l’émission pourrie qu’écoutent mes neveux à la radio quand ils viennent à la maison ! J’avais l’impression d’être dans un mauvais film d’horreur.

Pourtant, presque aussi tôt, je suis tombée amoureuse de lui. Ce fut comme un choc thermique. Avec en plus un challenge à ma mesure.

-  Je comprends pas. C’est quand tu te rends compte que ce type est un con que tu détestes, au moment où tu flippes, que tu tombes amoureuse de lui ?

-  Tout à fait. Tu vas comprendre. D’un côté, il y a ce type qui organise des concours de rots pour ados, de l’autre quelqu’un qui commente avec passion les reliques laissées par des groupes que je ne connais qu’à force de fréquenter mes amis designers londoniens. Un peu schizophrène, non ? Comme s’il avait honte de laisser transparaître ses goûts. Devant moi, il se laissait aller à être lui-même. Je l’ai mis en confiance. Il était là pour le boulot, et, malgré moi, je l’en ai fait sortir, et j’ai fait sortir de lui, ce qu’il brûlait de dire, sans avoir personne à qui le dire.

D’un autre point de vue, je me suis aussi sentie un peu spectatrice de son one-man show, comme s’il cherchait à m’impressionner de cette façon. Je sais pas. Mais je me suis dit : ce type-là est intéressant. Je peux travailler sur lui.

-  Je vois où tu veux en venir. Ton « fameux » concept de révélation à soi.

Elle parle sur un ton des plus ironiques. Je sais qu’elle n’est pas complètement convaincue par mes idées sur le sujet, et avec le temps, cela est devenu un jeu entre nous.

-  Exactement, dis-je, moi, sur le ton le plus sérieux. Il y a quelque chose en lui, que j’ai aperçu ce soir-là, qui m’intéresse et dont il a peur. Je veux dire : quand on est arrivé au bout du mur, on a marqué un mot, et après on est parti, on a bu un dernier verre, et c’était agréable mais l’étincelle s’était éteinte. Il est repassé en mode automatique, me parlant de son boulot comme s’il s’agissait d’un super truc, et moi je m’en foutais juste trop. Donc bien sûr, même comme ça, il restait très baisable, mais si je le travaille, je peux avoir plus. Je peux avoir l’homme que je cherche. Alors je vais le dégrossir, je vais faire péter ses barrières, et si j’y arrive, tout le monde sera surpris, y compris lui-même.

Il sera mon chef d’œuvre. Rien que d’y penser, je suis toute humide.

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