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Mémoires d’un platane, épisode 16

Par Benjamin S., Jeuniste du prix et de la mornographie , le Monday 3 May 2010.

Si c’était une série télé, cet épisode serait un double-épisode spécial prime-time.

On y verra la conclusion de la saga Alcibiade via le passage de Virginie au 20h et ses conséquences.

L’occasion pour moi de dire, si besoin est, que tout ce qui est ici est pure fiction, bien entendu. Je n’ai pas mis de date, pour qu’on n’essaie pas de raccrocher avec la réalité. J’essaie de pas être trop loin de ce qui pourrait se passer, mais sans élément romanesque, pas de fiction.

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Alcibiade, le 31 mai

Mogwai - Auto rock

«  Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ? »

En face de moi, il y a une jeune femme qui se tient debout, le dos et un pied appuyés contre le mur, la tête penchée, une poignée de cheveux dans la main. Voilà ce que j’appelle de la nervosité. Maintenant que j’ai lancé cette petite dans une dimension qui la dépasse complètement, je dois assumer les conséquences. Elle a déjà dépassé les 15 minutes de célébrité, et cela ne durera pas plus d’un mois, certainement, mais je suis profondément impressionné par ce qu’elle a réussi en si peu de temps.

Je suis moi-même un peu dépassé je dois l’avouer. Je me sens comme un apprenti-sorcier, jouant avec ses pouvoirs pour créer une créature, dont personne ne peut savoir si elle amènera ordre ou chaos. Pas que je pense vraiment que les mots d’une personne puissent changer le monde, mais dans une situation très particulière, profitant de la morosité ambiante, un enthousiasme véritable peut faire beaucoup. Les gens sont aussi influençables que des dominos : pour peu qu’on les ait bien disposés, ils sont tous prêts à agir dans le même sens.

Reste que quand on a moins de 25 ans et une expérience de la politique qui se limite à refaire le monde entre amis, on ne fait pas trop la maline avant de passer au journal de vingt heures. Déjà, les leaders des syndicats étudiants essaient de prendre contact avec elle, pour qu’elle suive la ligne officielle du mouvement. Je peux comprendre qu’ils le fassent, parce qu’imaginons qu’elle pète les plombs, qu’elle réponde n’importe quoi aux questions, tout le mouvement apparaîtrait sous un aspect risible. Or, pour beaucoup de gens, cette apparition sera le seul moyen de comprendre ce qui se passe dans la rue. Ils ne la jugeront pas sur son message, ou pas que, mais aussi sur son expression, son physique, son élocution, bref, sur l’impression qu’elle dégage. Dans une telle circonstance, vouloir se reposer sur une rhétorique étudiée, des réponses toutes faites, bien apprises, est parfaitement rassurant. J’irai même jusqu’à dire professionnel.

Le problème est que si elle est là, à ce moment, dans les couloirs de mon appartement, trois heures avant l’émission, à flipper comme une bête, c’est parce qu’elle a tenu un discours intéressant, vigoureux, et surtout personnel. Pas extrêmement original, j’en conviens largement, mais suffisamment pour qu’on puisse imaginer qu’elle l’ait écrit, et surtout qu’elle y croie.

Et si, tout simplement, elle reste clouée sur place, face aux questions de la journaliste ? Alors que faire ? Suivre la ligne directrice ou parler en son nom ? Se croire meilleure que les autres et dire moi je pense que, ou se cacher ?

Dans le doute, j’appelle Ninnog, lui demande de vite venir pour l’accompagner, lui expliquer ce qui va se passer : le maquillage, les caméras. Surtout, j’espère qu’elle saura lui dire ce que c’est d’avoir conscience que chacun des mots que l’on va prononcer va être interprété, plus ou moins déformé, ce pouvoir de faire naître une réflexion chez les autres qui n’est pas entièrement rationnelle, et qui va pousser certains à manifester dès demain, d’autres à écrire sur leur blog des remarques anti-gauchistes, qui va lui valoir d’être caricaturée, son discours détourné.

Elle peut devenir un modèle, ou simplement quelqu’un sur qui on a un avis, ce qui est déjà beaucoup. Toutes ces choses sont déjà arrivées, mais de façon inattendues. Il va falloir les provoquer de nouveau et en accepter les conséquences.

Maintenant, elle est assise contre le mur, les yeux dans le vague. Son pied bat la mesure contre le sol. Quelle ampleur donnera-t-elle à son discours ? Va-t-elle se dégonfler, accepter de tenir le langage commun, se faire la porte-parole d’un mouvement somme toute banal de mécontentement saisonnier, ou va-t-elle tenter plus, prendre des risques ?

Ninnog sonne. Il était temps. Dans une heure, nous devrons partir. Les deux femmes rentrent dans mon bureau, pour s’isoler. Je n’ai aucune idée de ce qu’elles peuvent se dire. Il me serait facile d’entrouvrir la porte, ou simplement d’y coller l’oreille, pour espionner, mais je ne le ferai pas. Je n’ai pas envie de savoir. J’attendrai, comme tout le monde.

A la place, je vais plutôt aller au frigo, prendre une bière, et respirer un peu l’air frais sur le balcon. L’air a été si pesant ces dernières heures, que j’ai failli oublier que nous sommes en mai, que le soleil réchauffe les cœurs, et fait oublier les soucis. Le printemps est à son apogée. Tout est possible.

J’appelle François.

« Salut mec. Alors, qu’est-ce que tu nous prépares pour tout à l’heure ?

-  Salut. Bon on a une émission spéciale Virginie de prévue, qui commence une demi-heure avant le journal. Les forumers pourront envoyer des discours, anticiper sur ce qu’elle dira. Pendant le 20h, les gens pourront appeler pour commenter, et on poursuivra après pour faire l’after.

-  Comme un match de foot si je comprends bien.

-  Absolument, d’ailleurs si Virginie veut passer après sa prestation, le studio lui est ouvert.

-  Ok.

-  Hé, Alcibiade, tu trouves pas ça excitant ce qu’on est en train de faire. Je veux dire, on a le pouvoir de changer les choses, maintenant.

-  Tu dois avoir raison. C’est excitant, pour sûr. En même temps, vu l’équipe de bras cassés qu’on forme, je me demande si c’est bien à nous de refaire le monde.

-  Tout ce qu’on fait, c’est donner un écho, créer un espace de discussion et d’action. Vois à quel point ça marche ? C’est comme si on avait relié des fils électriques : tous ces petits groupes qui discutaient entre eux, maintenant unis sur le même courant, créant une vraie volonté générale. C’est fou.

-  Je crois que tu en fais un peu trop François. N’oublie pas qu’à la fin, tu es juste animateur de radio, là pour vendre de la lessive, et moi je ne suis qu’un directeur d’agences de mannequin, qui passe son temps à se faire des meufs.

-  Et c’est déjà pas mal. Mais ce qu’on lance, là, est plus gros que nous. Et je veux savoir jusqu’où ça monte.

-  Ok, François, je te laisse, Ninnog et Virginie sortent du bureau, on va bouger."

Ah, Ninnog est là. Salue-là pour moi, et dis-lui aussi de venir au studio.

J’y manquerai pas. A tout de suite.

Virginie tapote à la vitre du balcon. Je pense qu’elle veut que je rentre. Je pose ma bière vide auprès d’une dizaine d’autres qu’il faut absolument que j’amène au recyclage. J’ai l’impression que Ninnog a su trouver les mots. Le visage du symbole médiatique du mouvement étudiant a l’air détendu et confiant. Elle sait ce qu’elle va dire, il est donc plus que temps de partir.

Arrivés sur place, une assistante nous sépare. Virginie doit aller au maquillage, où l’attend déjà la présentatrice qui la briefera pendant ce temps. Je ne sais pas ce qu’elle va lui dire. Certainement lui préciser qu’elle aura cinq minutes à la fin, après la page sports. Qu’elle lui posera telle et telle question et qu’elle devra répondre ceci ou cela.

J’en sais rien à vrai dire. J’ai surtout l’impression que maintenant que nous sommes dans l’oeil du cyclone, il ne peut plus rien arriver. Ce bâtiment suinte la normativité par tous les pores, et je peux très bien imaginer tous les hommes politiques, tous les leaders syndicaux, qui en ont franchi les portes en se disant : je vais faire éclater la réalité, je vais rallier l’opinion à mon panache blanc, et qui une fois posés sur le siège confortable, bien maquillés, bien endormis par la présentatrice n’ont su être que fades. En rentrant chez eux, ils se disent que oui, ils auraient bien pu accentuer tel ou tel aspect, mais que dans l’ensemble, c’était pas mal. J’ai donc bizarrement de plus en plus peur d’un pétard mouillé.

Pendant que je réfléchis à tout cela, Ninnog papote avec des techniciens, elle est ici chez elle, et je vois apparaître Virginie derrière le bureau du journal télévisé. Je suis posté derrière un caméraman, au plus près qui me soit permis. Elle est très proche de moi, mais je n’ai plus le droit de lui parler, je ne peux plus l’aider. Je ne dirais pas que je ressens à ce moment de l’amour pour elle, parce que je ne suis pas François, et qu’il en faudrait plus (mais alors quoi ? Le simple fait de constater cela me chagrine) pour que je ressente ce sentiment. Je pense simplement que d’une certaine façon, elle est devenue une amie, et je serais triste qu’elle échoue.

The Hives - Main offender

Le journal suit son cours, tranquillement. Pour patienter sans me laisser endormir, je mets l’oreillette de mon téléphone portable, et j’écoute l’émission de François, tout en regardant ce qui se dit sur son forum. Le nombre de réponses me surprend. Il y a maintenant des pages et des pages de topic concernant l’intervention de ce soir. Beaucoup de commentaires sur ce qu’elle a déjà pu dire, de suppositions sur le futur maintenant très proche, et des questions surtout : que va-t-il se passer ? Pendant ce temps, François fait bien son boulot : il a su sélectionner des interlocuteurs assez intelligents pour exprimer des avis contradictoires sans se hurler dessus. Avantage de la radio : s’il le veut, l’animateur peut couper le son de celui qui s’accaparerait la parole. On voit toute la diversité des opinions : ceux qui sont contre la grève, ceux qui pensent que nous ne sommes qu’au début, ceux qui sont fatigués et aimeraient en voir la fin, ceux qui n’ont jamais été d’accord et pensent que les meneurs de la grève ne sont là que pour éviter d’aller en cours.

Bientôt, Virginie va prendre la parole. Un reportage pour la présenter est en train d’être diffusé, pour que tout le monde, ceux qui ont raté le buzz surtout, puisse comprendre de quoi on parle. Chez François, un consensus est en train de se faire : si on veut obtenir quelque chose, il faut agir de façon plus concentrée, plus directe, mobiliser toutes les forces.

« Bonjour Virginie Michelet, nous vous recevons ce soir pour parler des manifestations étudiantes. Oui et je vous remercie de m’accueillir. La question que tous les français se pose est celle-ci : quand les cours vont-ils reprendre ? Et bien c’est une bonne question, et je n’ai pas de réponse toute prête à donner, parce que cela ne dépend pas du tout de moi. Pourtant, vous êtes une des leaders du mouvement. Une figure atypique d’ailleurs, puisque vous avez gagné en notoriété grâce à la radio, n’est-ce pas ? Pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours ? »

La présentatrice essaie de l’endormir avec des questions qui partent dans tous les sens. Est-ce qu’elle veut la discréditer, montrer que les étudiants confient leur destin à n’importe qui ? Ca ne se passe pas bien du tout.

« - Madame, je pourrais tout à fait répondre à votre question, et nous aurions une belle conversation sur le pouvoir des médias, sur ce que c’est d’être subitement célèbre, et ce serait très intéressant, mais je ne suis pas là pour ça. Alors, je vais répondre à votre première question, parce qu’au fond, ce qui nous concerne ici, c’est l’avenir des facultés, des IUTs, et de la jeunesse en général. Si je suis là, c’est qu’il y a un problème. Depuis combien de temps a commencé le mouvement ? Près d’un mois il me semble, et personne n’a parlé de nous, ni en bien, ni en mal. Ce n’est même pas une question de dire que nos revendications sont futiles, parce que personne ne les écoute. Maintenant qu’il y a un peu de glamour, ça devient intéressant. Alors je vais vous donner de quoi passer au zapping.

Vous devez bien comprendre qu’en ce moment, de bricolage en rafistolage, on essaie de nous faire croire que les étudiants sont importants en France, que le budget de l’éducation fait partie des plus élevés, que l’avenir est assuré. Mais c’est faux : tout ce qu’on nous donne d’un côté, on le reprend de l’autre. Pour chaque parole rassurante se cache une perte d’autonomie, pour chaque rallonge budgétaire, se cache la liquidation de ce qui est public au profit du privé. Et ça c’est la vérité qu’il faut rétablir : tous les étudiants, tous les professeurs sont d’accord pour dire que les gouvernements qui se succèdent posent des mauvaises questions pour des réponses encore pires, n’écoutant personne, s’érigeant en sauveurs de la nation, seuls capables de comprendre ce que nous sommes bien incapables de voir, biaisés que nous sommes par notre petit point de vue de jeune qui n’y connaît rien, qui n’a pas les chiffres sous les yeux, et qui de toute façon ne saurait pas les interpréter...

Oui, enfin, comme vous le signalez, tout le monde n’est pas d’accord avec le mouvement. Comme le dit le gouvernement, si 20 % des étudiants manifestent, c’est que 80% sont d’accord. Ne pensez-vous pas que le mouvement est en fait plutôt impopulaire ?

Et bien au risque de vous surprendre, je vais aller dans votre sens. Il n’y a pas assez de monde aux manifestations, aux occupations. Nous on gueule, mais rien ne se passe. C’est mou. Tout dans ce pays est mou. Alors à un moment, ça va bien. Donc je vais parler directement aux étudiants qui sont devant leur écran, et qui m’écoutent : demandez-vous qui vous êtes au fond. Vous pouvez rester là, faire vos études bien tranquillement dans des amphis pourris, vous pouvez préparer vos thèses pour des laboratoires corrompus, vous pouvez vous dire : bon encore, nous ça va, on va pas trop se plaindre, et puis j’ai assez d’argent pour boucler l’année, ou vous vous dites, oui je travaille le week-end dans un taf de merde qui me bouffe ma liberté, mais bon, il faut bien payer son loyer et on a rien sans rien.

Vous pouvez transiger, vous pouvez ne rien avoir à en faire. Mais ça ne changera rien au fait qu’on se fout de nous.

Alors réfléchissez chez vous. Êtes-vous prêts à tout accepter toute votre vie, ou êtes-vous prêt à vous dresser, pour la première fois de votre vie, prêts à nous rejoindre, pour qu’on nous écoute, pour avoir enfin une voix, et influer sur le cours de nos vies. Après tout, c’est la nôtre, non ? Pourquoi on nous prendrait jamais en considération ? »

Derrière la caméra, quelqu’un fait signe qu’on arrive au bout du journal. La présentatrice conclut l’émission. On sent un peu de surprise dans son regard, mais sa voix reste parfaitement neutre et indifférente. A-t-elle seulement écouté ?

Ton Steine Scherben - Rauch-Haus Song

Et c’est fini. A la hauteur de mes espérances. Naïf, discutable, mais sincère. Maintenant, c’est quitte ou double : soit les gens la suivent et c’est la révolution. Soit rien ne se passe, et ce sera la France, tout simplement. En tout cas, maintenant c’est fini, alors on va voir François.

Dans la voiture, nous écoutons les premiers commentaires. On dirait que le discours a touché au moins son public. Il y a un gros effet de résonance, et certains proposent d’aller directement devant le ministère de l’éducation supérieure, d’y rester massés jusqu’à ce qu’on obtienne une audience. François essaie de tempérer un peu, de dire qu’une grande manifestation est prévue pour demain, mais on sent que le mouvement reprend son autonomie, hors de tout leader. Déjà les premières personnes se rassemblent et appellent pour dire : j’y suis, et vous, où êtes-vous ?

Alors, nous nous posons des questions. Qu’est-ce qu’on fait ? On y va ? On suit le programme prévu : débriefing avec François, question aux auditeurs, ou est-ce qu’on profite du moment pour enfin faire quelque chose ? Il s’agit ici d’être à la hauteur de son histoire.

Donc, je change de direction. Pas question pour l’instant de haranguer la foule. Virginie va d’abord voir ce qui se passe.

Peu à peu, une foule se crée, bien plus grande que pour toutes les manifestations précédentes. Des gens appellent de province, pour prévenir François qu’eux aussi sont devant le rectorat, en solidarité, prêt à ne rien lâcher.

Lorsque le jour se lève, je me rends compte de l’immense masse que représentent tous ces gens. Je ne savais même pas qu’il pouvait y avoir autant d’étudiants. Il y a du roulement, pour que tout le monde puisse dormir, à un moment ou un autre. Un hélicoptère passe au dessus de la foule, avec tout ce bazar, impossible pour la ministre et son cabinet de se rendre en voiture au travail. J’imagine qu’elle n’a pas du bien dormir cette nuit, sachant ce qui se passait.

Virginie sait alors que c’est le moment de prendre la parole, de former une délégation pour discuter. Elle harangue la foule, et les réponses se font entendre jusqu’en banlieue. Je n’exagère même pas.

Devant les étudiants, il y a plusieurs rangées de CRS. Vu la situation, je me demande bien ce qu’ils pourraient faire. Virginie hurle au mégaphone « laissez-nous entrer, nous voulons parler  ! » La foule répète, et elle tiendra jusqu’à ce qu’on l’entende.

A perfect circle - Imagine

Je me rapproche de Virginie, suivi par Ninnog. Dans ce mouvement spontané, personne ne sait ce qui va se passer. Les leaders syndicaux sont arrivés. Il semblerait que l’on va bientôt recevoir une délégation. Elle me demande de rester avec elle. Je ne me sens plus du tout à ma place, mais je vois la peur dans son regard. C’est une chose de gueuler à la télé, et autre chose de négocier. Y-a-t-il vraiment une autre solution que ce qui est déjà proposé ?

Alors que nous rentrons, nous sentons que la foule, au lieu de se calmer, s’échauffe de plus en plus. Malgré l’ambiance feutrée des couloirs du ministère, j’entends des bruits de coups, de grenades lacrymogènes qu’on jette à l’extérieur.

Nous sommes au premier étage. Les étudiants rentrent dans un bureau pour discuter. Virginie est inquiète. Elle veut savoir ce qui se passe dehors. Je lui dis que je vais voir, qu’elle peut négocier tranquillement, que s’il arrive quelque chose je la préviendrai. J’essaye de la rassurer. Toute cette agitation ajoute à sa nervosité. Elle me demande de ne pas la laisser tomber. Je lui dis que Ninnog va rentrer dans la salle avec elle. Elle me dit même qu’elle m’aime. Je ne sais pas quoi en penser.

La porte se referme derrière elles.

Je me retourne. Devant moi une grande baie vitrée, qui m’offre une vue parfaite sur les événements, légèrement en surplomb. La scène qui s’offre à moi est brutale, d’une grande tristesse. J’ai l’impression qu’un groupe a essayé de forcer le passage pour rentrer aussi, mais la police n’a pas laissé faire, et c’est logique. Les agents ont dû essayer de faire reculer la foule, mais le problème, c’est qu’il y a trop de monde, donc ça ne marche pas. Donc on passe aux choses sérieuses. Ce qui était jusque là un beau mouvement de démocratie populaire est en train de devenir un pugilat.

Sur certains visages, je vois de la colère, de l’agressivité, sur d’autres de la peur. Il y a des gens qui sont pris au milieu de la bagarre et qui cherchent à s’échapper. Panique.

Des gens à terre se font piétiner, la situation commence vraiment à dégénérer. Je suis à l’abri, au premier étage d’un bâtiment luxueux. De ma fenêtre je vois des blessés, et encore une fois, je ne peux rien faire.

Ca ne dure pas très longtemps, le temps que la marée humaine reflue. Les ambulances arrivent. J’espère que personne n’est mort.

Pendant que Virginie et les autres discutent, je m’assieds dans le couloir, dans ce lieu raffiné qui paraît soudain absurde, et je pleure.


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