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Les années de Annie Ernaux

Par Benjamin S., Jeuniste du prix et de la mornographie , le Friday 14 May 2010.

Depuis que je suis devenu bibliothécaire, j’essaye de refaire mon retard culturel en matière de littérature française contemporaine. Après m’être farci des trucs pas terribles (Arnaud Catherine, Tristan Garcia, Santiago Amigorena, dont je vous parlerai un autre jour), j’ai enfin eu le bonheur de lire un vrai bon livre français contemporain, un livre compact, à l’écriture intéressante, et dont le contenu dégage quelque chose. Ce livre, c’est, vous l’avez deviné, Les années, d’Annie Ernaux.

Annie Ernaux est une ancienne professeure de lettres agrégée. Toute sa vie, elle a préparé des lectures sur des oeuvres. Aujourd’hui encore, quand elle écrit, il semble que ce réflexe ne l’ait pas quitté. Du coup, je sens que cette recension va être particulièrement facile, puisqu’elle donne toutes les clés de son livre dans les dernières pages :

« La forme de son livre ne peut donc surgir que d’une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l’époque, dans laquelle elles se situent - les raccorder de proche en proche à d’autres, s’efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les événements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui - pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’histoire.

(...)

Ce sera un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure jusqu’à la dernière image d’une vie. Une coulée suspendue, cependant, à intervalles réguliers par des photos et des séquences de films qui saisiront les formes corporelles et les positions sociales de son être (...)

Aucun « je » dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle - mais « on » et « nous » - comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant ». (P.239 - 240)

Ces phrases résument tout, et m’évitent a priori de faire mon boulot, mais je me dis aussi que contrairement à moi vous n’avez pas lu ce livre, et donc ce qu’elle explique ici peut vous paraître étonnant, ou flou, voire les deux.

Avant de commencer, précisons, pour ceux qui ne savent pas, qui est Annie Ernaux. Elle est, comme 90 % des romanciers français actuels (enfin, les connus tout du moins) une auteur de ce qu’on appelle l’autofiction. En disant cela, je n’ai pas dit grand chose évidemment. Raconter sa vie c’est bien beau, mais il y a tellement de façon de le faire : sur le mode de l’impossibilité comme dans la reine du silence de Marie Nimier, sur le mode narcissique, nombriliste Proustien comme dans le premier amour de Santiago Amigorena, ou sur le mode ultra-factuel des livres de Christine Angot.

Au fond, savoir que ce qu’on lit est vrai ou fictif, et savoir que l’auteur est la personne dont on parle, n’a pas une importance très grande, parce que nous ne la connaissons pas et donc le réel a la même valeur pour nous que la fiction (même raison pour laquelle les histoires autour des films de Desplechin ne sont pas très intéressantes : qu’il s’inspire ou non de personnes réelles pour ces films ne change rien au fait que nous les voyons comme de pures fictions).

Je ne vais pas vous faire un récapitulatif de la carrière d’Annie Ernaux, parce que c’est le premier roman que je lis d’elle. Je peux simplement vous dire que son livre « l’occupation » servait de base à « l’autre », film d’auto-destruction remarquable de Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard. Et que du coup j’avais très envie de savoir qui, au fond était cette personne qui n’hésitait pas à soigner sa folie amoureuse à coups de marteaux.

Malgré toutes les précautions que j’aie pu prendre ci-dessus, il n’empêche que la lecture d’une autobiographie crée toujours un certain horizon d’attente : comment une personne se constitue, ce qu’elle aura à nous « confesser » de croustillant, et cette sorte de gêne un peu perverse, quand l’auteur nous parle de ses histoires de cul, et qu’on se dit : « ces gens existent réellement ». Ces attentes sont, dans le cas de « Les années » complètement balayées. Et le résultat est très impressionnant, et d’une certaine façon bouleversant.

« Les années » : drôle de façon de parler de sa vie : une simple accumulation de minutes, purement objective. Un titre qui fait penser à « Les vagues » de Virginia Woolf : résumer une vie au flux du temps, qui nous change malgré nous, nous confronte à nos espoirs et échecs. Plus encore, en utilisant un article défini au lieu d’un adjectif possessif, Annie Ernaux nous avertit : ce ne sont pas que « ses » années à elle, dont elle va parler.

La construction de ce livre est très simple : pour chaque époque de sa vie, Annie Ernaux décrit une photo d’elle. Elle nous donne le contexte historique, ce qui se dit dans les repas de famille, comment sont les gens. Nous livre un portrait d’elle, de ses proches, de son époque. En se désignant par « on » au lieu de « je », elle insère son histoire personnelle dans celle des femmes de sa génération : frustrations, combats, mais aussi victoires, bien sûr.

Le livre est extrêmement concis (70 ans de vie en moins de 250 pages), et cela lui donne une force d’impact incroyable. Annie Ernaux est extrêmement précise dans les remarques qu’elle fait sur les différentes époques (on sent la lectrice de Bourdieu), leur donne une vraie vie, et malgré tout, le fait de survoler laisse une impression douce-amère particulièrement forte : au fond, une vie c’est cela.

On pense un peu à « une vie » de Maupassant et on voit tout l’écart entre le dix-neuvième siècle et le vingtième. A l’époque de Maupassant, les femmes étaient prisonnières d’une vie immobile, dont la fin ne pouvait être qu’absurde. A l’époque d’Annie Ernaux, le temps s’accélère de plus en plus (il y a des pages très fortes sur la façon dont les nouveautés technologiques sont de plus en plus rapides, et de plus en plus difficiles à assimiler), les femmes peuvent avoir plusieurs vies : se marier, divorcer, avoir des amants jusqu’à un âge avancé, ne pas se sentir vieillir. Et malgré tout, à la fin, il y a ce sentiment très fort de ce dire : tout ce que nous avons vécu s’arrête là, sur cette époque, qui n’est ni meilleure ni pire que la précédente (encore que la notre soit pas géniale), mais qui est la fin de notre voyage. Malgré toute la richesse de ce qu’elle nous a raconté, et le fait qu’on puisse dire qu’elle a eu une vie heureuse jusque là, la simple idée d’arriver à la fin de ce parcours rend vraiment mélancolique.

Portrait d’une femme et d’une génération, Les Années est donc un livre puissant et étrangement triste. Un grand livre, j’ai envie de dire.

Pour en savoir plus : Sur le site de Gallimard, on trouve un entretien vidéo très intéressant avec Annie Ernaux, dont j’ai extrait la photo d’illustration de cet article.

Les couvertures proviennent du site fnac.com.


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