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I’m not there, un film de Todd Haynes

Par Benjamin S., Jeuniste du prix et de la mornographie , le mercredi 12 décembre 2007.

Un film de Todd Haynes, avec Cate Blanchett, Christian Bale, Heath Ledger, Ben Wishaw, Richard Gere et un enfant de onze ans noir (Marcus Franklin), qui sont tous Bob Dylan.

Si vous avez raté les cinq premières minutes :

La vie de Bob Dylan, du début des années 60 au début des années 70. Un changement permanent de personnalités donc d’acteurs pour une histoire fragmentée racontée de façon non chronologique. Le tout composant un kalëidoscope fascinant ou repoussant, suivant votre humeur.

Un biopic non traditionnel

Qu’est-ce qu’un biopic (biographic picture : biographie filmée) ? D’un côté, un homme célèbre. De l’autre un destin. Le but du biopic est de montrer comment l’un rencontre l’autre. Pour cela, on filme un certain nombre d’événements marquants, qui vont le faire passer du statut d’homme banal au rang de super-héros. Exemple : Ray, Walk the line, et même Closer d’une certaine façon (Ian Curtis rencontre sa meuf, Ian Curtis fait son premier disque, Ian Curtis fait du cheval, etc.)

Les gens aiment les biopics car ils donnent une image rassurante de la personne célèbre : à la fois plus humain, car il a des fêlures, et plus rationnel, car on sait d’où lui vient son génie.

I’m not there n’est pas un biopic traditionnel. Bob Dylan a raconté beaucoup de bobards sur sa jeunesse, Bob Dylan emmerde ses fans, Bob Dylan est une légende, et peut-on traiter une légende sur un mode réaliste ? Non.

Pourtant, bien sûr, le film dit bien quelque chose sur la vie de Bob Dylan, et chaque partie contient assez de matière pour faire un film entier : à ce titre la partie Ledger / Charlotte Gainsbourg rappelle beaucoup l’aspect groupies / femme au foyer de Control. Mais le message semble être : vous pouvez tout savoir, le vrai, le faux, le probable, voir le sujet sous tous les angles, vous n’en saurez pas plus. Bob Dylan est mystère.

Je est un autre

I’m not there pose bien sûr le problème de l’identité personnelle. Quand un homme change, se réinvente, réecrit son histoire, dit une chose pour en faire une autre, comment dire qu’il s’agit du même homme ?

Question qui se pose d’autant plus à la vue du dispositif. Selon les personnalités, Dylan a un autre nom, un autre visage, un autre âge, la façon même de le voir change.

Il est Woody Guthrie, Arthur Rimbaud, Jude (pour Judas), Billy The Kid, et Robbie Clark (nom qui semble ne renvoyer à rien de précis, mais je me méfie d’un truc fumeux). Il est filmé en noir et blanc ou en couleur, en plans séquences ou montage cut, il prend de la drogue ou chante la messe. Evidemment, il est fascinant toujours.

Evidemment aussi, chaque personnalité est complexe : le jeune enfant noir se voit reprocher de ne pas parler de la réalité, Jude est à la fois adulée et haïe, etc.

Malgré tout, c’est bien la même personne, et on passe sans transition d’une époque à l’autre qui d’une façon ou d’une autre se répondent, le film se commençant par exemple par Dylan jeune voyageant dans un wagon de marchandise pour se terminer par un Dylan vieux voyageant dans le même wagon, retrouvant sa vieille guitare. Et entre temps ? Au spectateur de faire la synthèse, et de voir que l’unité du personnage, c’est de carburer à la contradiction.

L’art de la trahison

Car Dylan est avant tout quelqu’un qui en un même geste séduit et énerve. Pas étonnant que le film s’attarde sur la période Jude. Déjà parce que Cate Blanchett y est fascinante. Ensuite parce qu’elle cristalise quelque chose d’important : Dylan est celui qui n’est pas là (d’où le titre du film), qui n’est pas celui qu’on aimerait qu’il soit (dans la bande annonce : i’m not he, i’m not her), et qui vous emmerde tous. Dans sa partie la plus connue et aimée de la période protest song, Dylan est un fantôme dont on parle à la troisième personne.

Dans la partie Jude, le journaliste de la BBC croit savoir quelque chose en disant sa véritable identité. Mais bien sûr, il ne comprend rien : Bob Dylan n’a jamais été Robert Zimmermann.

Car je est un autre, et l’avatar Arthur le rappelle (Ben Wishaw, encore une fois énorme, après sa perf dans le parfum).

Dylan se définit par son pouvoir de dérouter : et il est toujours vu sous le regard des autres, qui ne sont jamais synchrones avec lui : village bientôt rasé, fans revanchards, black panthers cherchant la référence là où il n’y en a pas. De l’incompréhension à la colère il n’y a qu’un pas. Et fondamentalement, si Dylan n’est pas sympathique, il faut aussi ajouter qu’il s’en fout royalement.

Impressions de spectateur

I’m not there n’est pas le film qu’on voit une fois. C’est un film long, d’une incroyable densité, gorgé jusqu’à la gueule de plans incroyables, de références dans tous les sens qui prouve encore une fois le pouvoir de caméléon de Todd Haynes (rappelez-vous de Loin du paradis,hommage somptueux à Douglas Sirk) . Le film est d’autant plus complexe qu’il présuppose largement que le spectateur connaisse bien la vie et l’oeuvre de Dylan (comme Velvet Goldmine, du même réalisateur, au sujet de Bowie). Attention à ne pas être largué (par exemple, ma régulière et son amie ont complètement décroché) : le film est long et n’en finit même plus (la fin est moult fois annoncée, sans venir). Il faudra donc bien prendre le film pour ce qu’il est : un commentaire touffu et potentiellement fascinant sur la vie l’oeuvre et le mystère qui entoure le grand Bob.

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