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Jérémie

Par Le Grand Chef , le samedi 18 avril 2009.

Jérémie claque ma langue contre ton palais. Ville exilée derrière des routes inaccessibles, à quelques kilomètres des Abricots. Au cœur d’une tristesse pour combien de tes enfants. J’atterris sur ta piste entre 8 casques bleus armés. Pour ne tirer sur rien que les souvenirs historiques (et protéger un hélicoptère qui arrive dans un Grand fracas de poussière). Après des rivages abandonnés au ressac, une presqu’île incapable de m’en détacher. Iles Cayemite qui bercent le contour de sa mer. Jérémie à la caresse de la pointe. La musique de tes trois syllabes. Je t’ai rêvée au dessus des nuages.

Jérémie il y a quarante ans fus le pogrom de toi-même [1] . Mélangée de mûlatres, de nègres et blancs de rose. Je repasse la dictature sur les plis de ton rivage. Tuer ce qui te firent. Ainsi te quittèrent les cris d’enfants, les vacances longues comme l’automne d’août, les cousins qui rotaient et pétaient à table. Les maisons de l’été sur tes hauteurs charnues. En bas la ville soutenait la rumeur. Ils firent de la race un berceau de cercueil.

Puis fermèrent le port pour que nul n’en réchappe.

Je descends de l’avion dans les pas d’une enfant. Une enfant trop claire de peau. Poussée par les ans aujourd’hui elle maigrit. Elle t’eût pour elle seule aux feuilles balancées. Petite à entendre les douleurs adultes, elle te fit ses adieux sans savoir te quitter. Son murmure traverse les ans et s’échappe dans un soupir de soulagement.

Pour contrer le madichon [2], je passe une heure dans l’eau translucide et bleu lagon de l’anse d’azur. Je fais la planche. Nous sommes le 14 juillet, c’est férié dans ma tête. Sur le sable s’est noyé un sous-marin que les coquillages ont adopté dans leur mansuétude et Grande famille. Il a abdiqué et sert de plongeoir. Un sous-marin en Haïti, c’est pas sérieux, même s’il est vieux.

Dans la ville les maisons ont des galeries pour faire le commerce tandis qu’aux premiers étages vibrent les familiales. J’achète du konparèt en grande quantité pour ramener à Port-au-Grand-Chef où il y a tant d’aloufas [3]. Le konparèt, gateau condensé à l’extrait de noyau qui sent l’amande et la Provence. Depuis le pont en fer de la rivière, on dévale vers le wharf en compagnie des troupeaux de kabrit. Le front de mer est comme le creux parfait de la taille, dessiné au compas par un styliste zélé. Les enfants jouent dans l’eau.

La mer se balance des souvenirs.

Le Grand Chef écrivit cet article en juillet 2008, ne l’ayant jamais trouvé à son goût, mais étant incapable de le reprendre, il le publie finalement aujourd’hui, sans honte mais avec une pointe de regret.


Notes :

[1] Vous pouvez toujours aller lire Wikipédia si vous voyez pas de quoi je parle.

[2] "mauvais sort" en créole

[3] morfales en créole


Bagne