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Lancer de cailloux

Par Le Grand Chef , le lundi 29 juin 2009.

Il y a un mois, le lieu de travail du Grand Chef a été attaqué. Le Grand Chef était au milieu du navire qui tanguait. Mi fier, mi raisin. Deux barrières infranchissables : l’atmosphère empestée de gaz lacrymogènes dans le hall, puis le parking, où les pierres pleuvaient depuis une terrasse voisine. Les pierres qui pleuvaient de mains enragées, désespérées pour certains. D’après le Grand Chef et ses acolytes, surtout des mains vandales imbéciles dirigées par une poigne politique inconnue et ignoblement stupide. Plus tôt, les mains avaient enflammé des pneus sur l’avenue et criaient à l’ancienne directrice du travail du Grand Chef, qui est maintenant au gouvernement, de faire une chose qui n’est pas en son pouvoir : augmenter le salaire minimum. Et puis comme l’ancienne directrice du Grand Chef n’est plus la directrice du Grand Chef, elle ne risquait pas d’entendre alors qu’elle n’était pas là. Les mains donc disais-je avaient des pieds et défilaient manifestant, montant petites barricades ridicules de quelques parpaings égarés ici et là par un maçon souffrant d’incurie et de flemme. Ailleurs dans la ville, d’autres mains, peut-être plus légitimes, montaient d’autres barricades et coinçaient la circulation.

Si vous ne comprenez rien aux enjeux ou à ce que je vous raconte, n’y prêtez pas attention. Nous n’y avons pas compris grand-chose non plus. D’ailleurs revenons aux faits. Le Grand Chef avait la mine du Grand Chef qui n’a jamais fait la guerre, jamais mené au front que des troupes de plumitifs et des fanfares, sans batterie ni canon, seulement trompettes. Moi coincée dans un lieu sans pouvoir en sortir, certes avec de sympathiques donneurs de blagues - car le Grand Chef a des collègues, mais sans biscuits (ça attire les fourmis, je peux pas en garder dans mon tiroir) ni issue de secours, ça fait méditer. Le Grand Chef n’avait pas l’intention de faire la guerre mais bien plutôt le ferme désir de regagner son palais qui, à quelques enjambées magiques de petit poucet, attendait paisiblement le retour de l’enfant prodigue. Pour regagner le palais, il fallut déléguer un fifre brigadier qui alla chercher le carrosse sous la pluie de pierres et l’amena aux pieds chéfiaux. Il était entendu que si le Grand Chef y allait en personne, il serait tout éclaboussé dans sa gloire car ne manquerait pas de se prendre quelques pierres sur le coin du nez, de s’écrouler à terre, de geindre à faire pleurer de rire le public effaré, puis pisser le sang en attendant une ambulance qui ne serait jamais venue. Gloire soit donc rendue au fifre brigadier. La caravane chéfiale s’ébroua sans un aboiement.

La garde rapprochée vint avaler sa dose de rhum sur la terrasse chéfiale qui est large et ensoleillée et domine la ville. Il était quatre heures de l’après-midi. Les muscles chéfiaux faisaient des petits soubresauts en se détendant.

Le lendemain, le Grand Chef prit son auto et son audace et se rendit au travail. Une heure quinze plus tard, il en était ressorti. La rue lacrymogènait et les Huns se sentaient enfin utiles - il faut savoir donner un sens à sa vie. Au palais chéfial, la radio hurlait tous les événements, du Champ de Mars à l’avenue Christophe. Des journalistes repliés dans les ruelles, les malades de l’hôpital général plus malades encore (quelle idée de mettre un hôpital sur la route des manifestants ?) et un militant étudiant affirmant - paf, bruit de pierre qui chute - qu’ils ne vont pas s’arrêter là - poum, bruit de type qui choit - non mais sont courageux faut pas croire - bling, coupure de la communication.

Vendredi on ne mit un pied au travail que pour faire joli et disserter sur les événements. Les étudiants arrêtés furent libérés par l’ire populaire. Le week end fut calme. Il n’y a pas d’insurrections le week end, ce serait gâcher du temps libre. Les étudiants étaient chez leurs mamans à manger du riz pois et du lam frit. Le Grand Chef écrivit un mail à sa maman à lui, dûment soupesé, faudrait pas l’affoler.

A la radio on raconta que le Grand Chef et ses complices avaient brisé eux-mêmes les vitres de leur travail pour toucher l’assurance.

Arrivée du lundi. Ce lundi là, on avait envoyé au Grand Chef un Américain vivant à Paris, qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que s’installer dans l’hôtel Olofson, qui est à deux barricades du travail du Grand Chef. Le Grand Chef prit son traducteur et son pick up et se dirigea concentré vers l’hôtel Olofson. Une manifestation avait pris pied et déployait ses grands branchages dans toutes les rues, impossible d’aller chercher l’Américain. Après cinq minutes de brain storming sur comment faire sortir l’Américain de l’hôtel Olofson : une corde ? l’est pas assez sportif. Un déguisement ? on ne déguise pas un blanc. Un hélicoptère ? pas de place pour atterrir. L’équipe chéfiale conclut à l’échec et attendit que ça se tasse. L’Américain n’avait qu’à en profiter pour réfléchir un peu à la conjoncture nationale en prenant garde à ne pas se faire piquer par les abeilles qui vivent dans l’hôtel (et y fabriquent du miel me fait-on croire). Dans la chaleur du soir qui tombait, on alla libérer l’Américain et le transporter dans un hôtel huppé, bien loin de l’agitation populaire. L’Américain y gagna en confort et mes nuits en sommeil.

Le reste de la semaine se passa doucettement. Le Grand Chef découvrit qu’il parlait anglais en s’exerçant avec l’Américain. L’Américain menait des enquêtes sur les périodes de troubles de ces vingt dernières années, il en eut son comptant. Il fit des interviews où on lui racontait combien de corps morts dans la rue et combien de viols en 1986, en 1991 et en 2005. Comment les gangs se forment et se déforment d’un bidonville à l’autre. Il était passionné. Le Grand Chef avait plutôt envie de vomir mais ne vomit point parce que ça donne un mauvais goût dans la bouche. Au cours d’une promenade, l’Américain, le traducteur et le Grand Chef croisèrent des Huns qui s’ennuyaient. Ils nous firent poser pour des photos. Le Grand Chef se sentait un peu ridicule mais gonfla le torse tout de même et fit un petit V de victoire avec l’index et le majeur droits avec un bon sourire de vétéran du Viêt Nam. Puis un Hun indien échangea des roupies contre les euros du Grand Chef pour sa collec’. Sur le billet de dix roupies, il y a la tête de Gandhi.

Certains étudiants témoignent qu’à l’université les non violents tentent de lutter contre les violents. Mais parfois les violents bastonnent les pacifistes qui écrivent des tracts.

Le jeudi, la fête dieu transforma toutes les manifestations en processions religieuses.

A la troisième semaine, on s’était habitué. Tu arrives au travail, hop tu en repars. Tu vois la rue bloquée, un char de Huns, une voiture brûlée, mais voyons c’est tout à fait normal. La situation pourrit et fermente comme une mangue à terre, quoi de plus naturel ?

Le Grand Chef faisait des tours dans le haut du pavé de la ville. Le haut de la ville où personne ne voit rien, pas même les fumerolles des pneus grillés, où les restaurants sont pleins et les murs plus hauts que le mur des lamentations. Le Grand Chef mâchouillait les récits recueillis par l’Américain en y ajoutant ses propres souvenirs. En 1986, le Grand Chef faisait des batailles de guilis avec son aîné. En 1991, le Grand Chef craignait de ne pas avoir d’amis dans sa nouvelle classe au collège. En 2005, le Grand Chef fêtait la fin de ses études. Le Grand Chef a une mentalité d’ourson en peluche. Et tout autour de lui, on s’acharne à cribler les corps de traumatismes, les mémoires de chaos, faire entrer dans les esprits des réflexes de résistants torturés et les transformer en champ de bataille entre la raison et la folie.

La ville redevenait calme, quelques brigands comprirent qu’il fallait fouetter un peu cette mer endormie. Les funérailles de l’un des leurs regroupèrent leurs ardeurs. A la sortie de l’église, ils déclenchèrent l’émeute. Notons au passage qu’il s’agissait des troisièmes funérailles du mort en question, on n’est pas avare d’odes funèbres à Port-au-Grand-Chef. Aux grands désordres la patrie incandescente. Il y avait déjà un mort dans le cercueil, il y en eut un supplémentaire dans la rue, et quelques blessés pour faire les gisants. Pendant ce temps, les étudiants lançaient toujours des pierres sur le palais national. A deux pas, dans l’Ambassade de France, tous les fonctionnaires étaient comme des oisillons tombés du nid. On leur ordonna de ne pas bouger comme dans un loup glacé. Deux secondes plus tard, ils évacuèrent par la rue arrière.

Le dimanche, c’était les élections. La fois précédente, on nous avait ordonné de ne pas sortir de chez nous (entre autres parce que les méchants avaient menacé de découper à la machette ceux qui oseraient pointer leur nez dans les bureaux de vote). Cette fois là, étrangement, après trois semaines de manifestations violentes et quelques morts épars, après un arrosage systématique de tout le centre ville à coup de bombes lacrymo, nous ne reçûmes aucune directive. Insoluble paradoxe, j’allais nager dans une piscine pour dissoudre mes questions dans l’eau.

Dans le quartier préféré du Grand Chef, non loin du centre ville, là où le Grand Chef et sa bande tentent de faire un parc, les gangs sortirent les armes et fusillèrent l’air chaud. Le Grand Chef aurait voulu envoyer son armée personnelle munie de lances de drapeaux blancs, mais il faut bien avouer qu’il est parfois vain de s’en prendre à la bêtise humaine. Le monstre ne fait qu’une bouchée des innocents.

Alors le Grand Chef prit ses aiguilles à tricoter, s’installa dans sa dodine [1], poussa doucement avec le pied pour qu’elle se balance, et tissa son petit récit avec un fil de tristesse, un coton de découragement, une laine d’amour poignardé et un brin de moquerie. Et pendant que les petits doigts chéfiaux s’activaient, la pluie arriva à pas de loup pour lessiver la ville et entraîner les déchets vers la mer.


Notes :

[1] Rocking Chair


Bagne